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« La Caverne du Pont-Neuf » : chronique d’un film catastrophe

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Le Figaro a pu voir en exclusivité, en fin de montage, ce documentaire épique pour France 5 sur l’installation de JR, bouleversé par les tornades du 2 juin.

C’est dans un bruit de caverne mythologique, sous la pluie, la grêle et les bourrasques que s’ouvre ce documentaire spectaculaire qui suit l’épopée de La Caverne du Pont-Neuf. Nous sommes dans le sillage de l’artiste JR et de son équipe, concentrée, puis joyeuse, puis tendue, puis soulagée. Le film écrit par Émile Abinal et Vincent Lorca, réalisé par ce dernier pour Together et Social Animals (la société de JR), aurait dû être une belle success-story à la française. Voire à la bretonne, avec l’engagement d’ATC, petite entreprise de Vannes venue du monde du bateau, créée en 1994 par le père Freddy Julia et pilotée par le fils Ronan : elle a créé et imprimé la toile immense qui fait naître une montagne au cœur de Paris. Les deux tempêtes de l’après-midi du 2 juin ont bouleversé des mois de tournage in situ et transformé l’histoire, déjà intense, de cette œuvre monumentale en un vrai film d’action, voire un film catastrophe. Ainsi, à partir de cet imprévu un nouveau décompte a été mis en branle. Il y a un avant, il y a un après.

À J-27, ce sont des enfants de Paris à qui l’on explique la naissance du Pont-Neuf, les cinquante ans nécessaires pour sa construction, et le progrès qu’il a incarné en apportant de l’eau au Palais du Louvre. On passe d’un chantier historique à un chantier contemporain, les ouvriers ont le sourire, ils sont promus communicants. Près de 850 personnes sont mobilisées pour mettre en place cette « Caverne du Pont-Neuf » qui, contre vents et marées, a réussi à réparer ses avaries et à ouvrir au public lundi 15 juin, soit avec neuf jours de retard. Juste à temps pour que le documentaire puisse intégrer cette ouverture quasi inespérée.

Les cordistes en action. JR

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Parce que c’est un hommage au Pont-Neuf « empaqueté » par Christo et Jeanne-Claude en 1985 (40 000 m2 de toile !), le neveu de Christo et le directeur de sa fondation, Vladimir Yavachev, étaient présents dès le début pour donner chair à ce projet qui a demandé quelque 172 réunions en trois mois. « Notre métier, c’est d’être inquiets », disent les responsables « sécurité » de Paris. Sans compter une multitude de démonstrations de JR devant les autorités de tutelle, mairie de Paris, Préfecture de police, ministère de la Culture, où son charisme et son enthousiasme ont fait effet. On se souvient de la réunion de Christo dans le bureau de Jacques Chirac, alors maire de Paris, et du plaidoyer de l’artiste bulgare de New York devant un comité politique assez rétif. Cette fois, souligne le documentaire, l’accord fut moins difficile à obtenir. Mais les réglementations se sont passablement corsées en quarante ans.

Saisir la folie d’un imaginaire

Intelligemment, le film intègre des images d’actualité de 1985, journaux télévisés et micros-trottoirs qui prouvent que toute aventure artistique a ses pour et ses contre. Depuis ces années si lointaines, le Pont-Neuf de Christo est resté une légende que les Parisiens, les institutions et les artistes saluent sans plus faire polémique. C’est un moyen habile de replacer le débat sur l’art dans l’espace public dans notre monde d’aujourd’hui, parfois féroce dans ses jugements - les artistes sont très sévères avec JR, adoré du public et des jeunes. L’intérêt de pareil film au long cours - plus de 100 heures de rushs ! - est de faire saisir la folie d’un imaginaire, la ténacité d’un artiste, la solidarité et l’expérience de son atelier et le sens du collectif qui a permis l’impossible.

On voit JR, sa silhouette signature avec chapeau et lunettes noires, convaincre sans relâche Rachida Dati ou Anne Hidalgo, le énième passant du Pont-Neuf et le touriste qui découvre la capitale, la Seine, nos monuments. « Ça va bien se passer » est la devise de son studio où la phrase trône comme une protection. JR insiste sur le fait que le projet ne repose ni sur les fonds publics, ni sur la publicité. « Pour le Retour à la caverne sur la façade de l’Opéra Garnier en 2023, il y avait 25 000 personnes sur la place et pas une mention de quelque marque que ce soit », se félicite-t-il. Le documentaire ne parle pas du budget total, ni des structures de financement qui reposent, dit-on, sur la défiscalisation des dons. Tout juste s’il concède, au détour du chantier, lors d’un rendez-vous Rue de Valois : « Pour moi, il n’y a rien qui bloque à ce moment, à part les sous. »

À lire aussi Caverne du Pont-Neuf : qui a vraiment financé l’œuvre de l’artiste JR ?

« On prévoit trois semaines d’installation, on aimerait une semaine et demie de présence sur site, puis quinze jours de démontage », explique-t-il à la ministre, au début d’un projet lancé en 2025. Une heure trente de mise en place et 20 minutes de gonflage par dix souffleries lancées en même temps, dans la nuit du 19 au 20 mai… Ce schéma optimal a été presque atteint jusqu’au 2 juin, lorsque deux tempêtes se sont succédé sur la Seine, précipitant La Caverne du Pont-Neuf vers un fiasco à quatre jours de l’ouverture officielle, annoncée pour le samedi 6 juin. « Nous suivions l’odyssée de La Caverne du Pont-Neuf depuis des mois. Donc, nous avions notre matériel de tournage sur place. Tout était installé, prêt, extérieur et intérieur. Nous sommes accourus dès la première bourrasque, et étions là pour filmer la seconde. D’où les images extraordinaires de notre film. Ce fut un moment de grande tension, mais aussi un moment cinématographique incroyable », nous explique Émile Abinal, ancien apprenti archéologue passé par l’École du Louvre, directeur pendant quinze ans du Studio JR avant de travailler cinq ans pour les JO de Paris. Effectivement, les images saisissent l’énorme structure qui tremble, le grondement de l’orage qui semble venir des tréfonds du monde, les visages crispés par le choc et la perspective d’un échec aussi spectaculaire que le projet surdimensionné.

Un film catastrophe

Le film d’aventures devient donc un film catastrophe avec ses raccourcis dans le temps, ses ellipses et ses silences anxieux. JR masque sa déception, dose son inquiétude pour mener ses équipes en capitaine. À peine, reconnaîtra-t-il a posteriori qu’il a « cru son rêve fini ». Parce que c’est un roi de la com, JR partage un appel en direct avec le cinéaste américain George Lucas qui raconte une catastrophe similaire sur le tournage de Star Wars dans le désert tunisien. Un orage a rempli le lac desséché où était le plateau de tournage. Et il les enjoint tous « à tenir bon et à s’accrocher ». Dont acte.

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On ne parlera pas des dépenses supplémentaires qu’impliquent les réparations de la toile - « un puzzle gigantesque de zips », dit JR -, et la restauration du projet menée nuit et jour, après autorisations spéciales, par une équipe solidaire et exsangue. Les images préfèrent s’attarder sur le ballet des cordistes qui la réinstallent, s’arrêtent même quelques minutes au sommet de cette montagne gonflable pour que JR fasse sa photo Instagram. Tout au long de cette épopée parisienne, cet artiste à part communiquera, sourira, gardera un visage de marbre. Ce sauvetage en direct devient le sujet même du film, sans doute ce qu’il restera d’une œuvre assez gonflée qui, déjà, attire le public en masse, nuit et jour. « Les gens vont se réveiller dans un autre monde et rêver avec nous, c’est beau », disait JR au début du chantier. « On n’a plus la perspective de Paris et c’est ce qui fait la magie de Paris », critique un promeneur. « Je me sens comme dans mon pays, le Tibet », remarque enfin ingénument une touriste. Le compositeur Thomas Bangalter, la moitié de Daft Punk, qui a créé le son des roches, souligne enfin : « C’est la première fois que le Pont-Neuf résonne ! »

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