Vingt ans après son apparition, le sol continue de trembler à Sidoarjo. À l’aube du 29 mai 2006, dans l’est de l’île de Java, un jet de boue brûlante et de gaz a jailli à quelques mètres d’un puits de forage gazier exploité par la compagnie Lapindo Brantas. Depuis ce jour, ce volcan surnommé Lusi n’a jamais cessé de cracher, et aucune tentative humaine n’est parvenue à le stopper.
Le mécanisme surprend d’emblée : contrairement aux volcans classiques, Lusi n’émet ni magma ni lave. Comme le rappelle la NASA sur son portail EROS, les volcans de boue naissent quand de la boue chaude, plutôt que de la lave, jaillit d’un évent à la surface, dans un mélange de vapeur, de gaz et de boue liquide. La température reste modérée, la matière expulsée est faite d’argile, de roche broyée et d’eau saumâtre chargée en méthane. Un volcan sans flamme, mais pas sans danger.
À retenir
- Un volcan sans lave qui jaillit sans arrêt depuis deux décennies : quel est ce phénomène géologique rarissime ?
- Accident industriel ou réaction naturelle ? Les scientifiques se déchirent encore sur les vraies origines de Lusi
- 40 mètres de boue, des villages engloutis, des tentatives farfelues pour l’arrêter : pourquoi rien ne fonctionne ?
Sommaire
- Un puits de gaz au cœur de la controverse
- Quinze villages engloutis sous 40 mètres de vase
- Vingt ans d’échecs pour l’arrêter
Un puits de gaz au cœur de la controverse
Que s’est-il exactement passé sous terre ce 28 mai 2006 ? Selon les reconstitutions géologiques, le forage de PT Lapindo Brantas visait un gisement de gaz quand la tige de forage a traversé une épaisse couche d’argile entre 500 et 1 300 mètres de profondeur, puis des sables, des schistes, des débris volcaniques et des roches carbonatées perméables. La pression accumulée en profondeur a trouvé une voie de sortie à proximité immédiate du puits, transformant un chantier gazier ordinaire en catastrophe permanente.
Deux thèses s’affrontent encore aujourd’hui chez les scientifiques. La première, portée par une équipe internationale menée par Richard Davies de l’université de Durham, incrimine directement l’opérateur : selon leur analyse publiée dans Earth and Planetary Science Letters, les données opérationnelles du puits Banjar-Panji-1 tenues par Lapindo Brantas ont permis de conclure que la boue avait été déclenchée par le forage lui-même. La seconde thèse évoque plutôt un séisme survenu deux jours plus tôt à Yogyakarta, à 250 kilomètres de là. Des chercheurs notent que l’éruption a eu lieu deux jours après ce séisme de magnitude 6,3, capable d’avoir généré des surpressions profondes, dans une zone située à l’aplomb de la faille de Watukosek, réactivée par la secousse. Vingt ans plus tard, le dossier judiciaire reste aussi trouble que la boue elle-même.
Quinze villages engloutis sous 40 mètres de vase
Les chiffres donnent le vertige. À son pic d’activité, le volcan a expulsé jusqu’à 180 000 mètres cubes de boue par jour, de quoi remplir près de cent piscines olympiques quotidiennement. Résultat : des villages entiers ont disparu sous la fange. Selon une analyse publiée par des chercheurs de Durham et Newcastle, le volcan a enseveli des villages sous une boue atteignant jusqu’à 40 mètres d’épaisseur, engloutissant au passage routes, usines et lignes ferroviaires.
Le bilan humain reste lourd. Le désastre a fait quatorze morts au total : un ouvrier tué en août 2006 lorsque l’engin qu’il utilisait est tombé d’une digue, et treize autres victimes en novembre 2006 quand une canalisation de gaz souterraine a explosé sous l’une des digues de retenue. Des dizaines de milliers de riverains ont tout perdu : leurs maisons, leurs terres, leur emploi, et jusqu’aux tombes de leurs ancêtres. La NASA, qui suit le site par imagerie satellite depuis le premier jour, estime que la surface recouverte équivaut à près de 27 000 terrains de football sous un mètre de boue.
Vingt ans d’échecs pour l’arrêter
Boules de béton jetées dans le cratère, digues successives, projets de cheminées géantes conçues par des ingénieurs japonais : rien n’a fonctionné. Les tentatives de colmatage se sont même parfois révélées contre-productives, risquant d’augmenter la pression souterraine et de faire apparaître de nouveaux évents dans les environs. À l’occasion du vingtième anniversaire de la catastrophe, les journalistes présents sur place ont constaté que de la fumée blanche continuait de s’échapper du centre du lac de boue, preuve que la boue chaude jaillissait toujours de l’évent, tandis que des excavatrices s’affairaient en permanence pour draguer le fond du bassin. On ne combat plus Lusi, on le gère.
Les scientifiques divergent aussi sur la durée de vie du phénomène. Une équipe de Durham a modélisé en 2011 que la pression souterraine devrait faire cracher le volcan jusqu’en 2037 environ, avant que les volumes ne deviennent négligeables, mais que le gaz continuerait à s’échapper pendant des décennies, voire des siècles. D’autres relevés satellites plus récents suggèrent un ralentissement plus rapide que prévu, la pression du système semblant chuter plus vite qu’anticipé. Le consensus scientifique, lui, penche désormais vers une origine mixte : une activation d’origine humaine d’un système naturellement sous pression, ni tout à fait accident industriel, ni tout à fait caprice tectonique.
Le plus frappant, dans cette histoire, tient peut-être à un détail géographique qui a échappé à beaucoup : à quelques centaines de kilomètres de là, à Sumatra, des habitants s’inquiètent aujourd’hui de scénarios similaires près d’un forage géothermique, où au moins 123 personnes ont été hospitalisées pour suspicion d’intoxication au gaz toxique après des incidents répétés depuis 2021. Le fantôme de Lusi plane visiblement encore sur chaque nouveau chantier d’exploration souterraine en Indonésie, vingt ans après avoir prouvé qu’un simple forage peut ouvrir une plaie géologique que personne ne sait plus refermer.
Sources : planet-terre.ens-lyon.fr | claudegrandpeyvolcansetglaciers.com


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