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L’Inde a eu un médecin à court de perfusions face au choléra en 1971 : à Bangaon, ses malades ont cessé de mourir par dizaines en buvant un simple mélange

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Imaginez une tente de fortune plantée dans la boue, des dizaines de corps allongés à même le sol, le teint grisâtre, les yeux creusés par la déshydratation. Autour d’eux, un seul médecin et une poignée d’aides-soignants, mais presque plus une seule poche de perfusion à disposition. C’est dans ce décor de camp de réfugiés, à la frontière du Bangladesh naissant, qu’un pédiatre indien va bricoler, avec les moyens du bord, l’une des découvertes médicales les plus salvatrices du siècle dernier.

À retenir

  • En 1971, face à la pénurie de perfusions dans les camps de réfugiés près de Bangaon, le pédiatre Dilip Mahalanabis a mis au point une solution orale à base de sodium, de glucose et de bicarbonate dilués dans l'eau
  • Cette solution exploite un mécanisme intestinal intact malgré le choléra : l'absorption couplée du glucose et du sodium, qui entraîne avec elle l'eau perdue par la diarrhée
  • N'ayant jamais breveté sa formule, Mahalanabis a permis la diffusion mondiale de cette solution de réhydratation orale, aujourd'hui considérée comme l'une des avancées majeures de santé publique du vingtième siècle

Quand les perfusions manquent, un médecin improvise une solution qui va sauver des milliers de vies

En 1971, la guerre de libération du Bangladesh pousse des millions de personnes à fuir vers l’Inde. Dans les camps installés près de Bangaon, une épidémie de choléra se propage à une vitesse effrayante. Le pédiatre Dilip Mahalanabis, alors chercheur au centre médical Johns Hopkins de Calcutta, se retrouve confronté à un dilemme insoutenable : ses malades meurent par dizaines, et les solutés salins intraveineux, seul traitement reconnu à l’époque, viennent à manquer cruellement.

Pire encore, selon son propre témoignage recueilli plus tard par le Bulletin de l’Organisation mondiale de la santé, seuls deux membres de son équipe savaient réellement poser une perfusion. Dans un camp où les malades affluent sans cesse, cette contrainte technique transforme une pénurie logistique en véritable urgence humanitaire. Il fallait trouver autre chose, et vite, sous peine de voir la mortalité continuer de grimper de façon vertigineuse.

Le choléra vide les corps, mais un mécanisme intestinal reste intact malgré l’infection

Pour comprendre l’ingéniosité de ce qui allait suivre, il faut d’abord saisir ce que fait réellement le choléra à l’organisme. La bactérie responsable, une fois installée dans l’intestin, déclenche une fuite massive d’eau et de sels minéraux vers l’extérieur du corps. Le malade se vide littéralement, parfois en perdant plusieurs litres de liquide en une seule journée, ce qui provoque une déshydratation foudroyante et, sans prise en charge rapide, la mort.

Mais un détail physiologique, longtemps sous-estimé, allait tout changer : même ravagé par l’infection, l’intestin conserve intacte sa capacité à absorber le glucose accompagné de sodium. Ce couple biologique fonctionne comme une porte d’entrée qui reste ouverte quoi qu’il arrive, un mécanisme que la bactérie du choléra n’endommage pas. C’est précisément cette faille dans l’armure de la maladie que les chercheurs allaient exploiter.

Glucose et sel : la formule simple qui détourne l’intestin pour absorber l’eau perdue

Avec son équipe, Dilip Mahalanabis élabore alors une préparation d’apparence dérisoire face à la gravité de la situation : un mélange de sodium, de glucose et de bicarbonate, à diluer simplement dans de l’eau. Administrée par voie orale, cette boisson va exploiter le fameux mécanisme intestinal encore fonctionnel pour faire entrer l’eau dans l’organisme, sans passer par une aiguille ni un dispositif médical sophistiqué.

Le principe est presque déconcertant de simplicité : le glucose facilite l’absorption du sodium par les cellules intestinales, et cette absorption entraîne avec elle l’eau perdue par la diarrhée. Autrement dit, on détourne une porte biologique que la maladie n’a pas réussi à verrouiller. Les résultats obtenus sur le terrain, rapportés plus tard par la revue The Lancet Infectious Diseases, sont spectaculaires : le taux de mortalité chez les réfugiés atteints de choléra s’effondre littéralement grâce à cette solution de réhydratation orale.

De Bangaon au monde entier : comment un mélange de fortune est devenu un standard médical universel

Malgré ces résultats impressionnants, la communauté scientifique de l’époque se montre sceptique. Plusieurs revues médicales refusent de publier l’article original de Dilip Mahalanabis, jugeant sans doute trop simple, presque naïve, une solution capable de rivaliser avec la perfusion intraveineuse. Cette résistance va retarder de plusieurs années la reconnaissance officielle de la méthode, malgré son efficacité déjà démontrée sur le terrain.

C’est un autre médecin indien, Dhiman Barua, alors en poste à l’Organisation mondiale de la santé, qui observe directement les résultats obtenus à Bangaon et décide de porter cette découverte au-delà des frontières indiennes. Entre 1975 et 1979, Dilip Mahalanabis lui-même œuvre au sein d’unités de lutte contre le choléra en Afghanistan, en Égypte et au Yémen, contribuant à diffuser cette approche dans des contextes très différents. Un choix décisif va aussi accélérer cette diffusion mondiale : le médecin ne dépose jamais de brevet sur sa formule, la laissant ainsi accessible librement à tous les systèmes de santé, y compris les plus démunis.

Aujourd’hui, cette solution de réhydratation orale est considérée par de nombreuses publications médicales comme l’une des avancées les plus importantes du vingtième siècle en matière de santé publique. Dilip Mahalanabis s’est éteint à Kolkata en 2022, à l’âge de 87 ans, après avoir consacré l’essentiel de sa carrière à la lutte contre les maladies diarrhéiques, ce fléau encore trop méconnu sous nos latitudes mais qui continue de menacer des millions de personnes chaque année.

De ce camp de fortune près de Bangaon jusqu’aux protocoles médicaux appliqués aujourd’hui dans le monde entier, l’histoire de cette découverte rappelle une vérité simple : parfois, les solutions les plus efficaces ne demandent pas de technologie complexe, mais une observation fine de ce que le corps humain sait encore faire, même affaibli par la maladie. Une leçon d’humilité scientifique qui continue, plus de cinquante ans après, de sauver des vies partout où l’eau potable et le sucre suffisent à faire office de remède.

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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