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L’IA a soif et le problème est dans l’assiette

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Une amie qui a étudié l’intelligence artificielle (IA) au MIT me faisait récemment remarquer que trente minutes d’utilisation de l’IA consomment environ l’équivalent d’une bouteille d’eau. C’est une image qui frappe. En même temps, sur les plages de Tulum et de Playa del Carmen, le sable blanc disparaît sous des couches brunes et odorantes de sargasses. Les images qui circulent en ligne sont bien réelles. La zone côtière a déjà retiré de ses plages près du triple de la quantité de sargasses qui avait été retirée à la même période l’an dernier, selon les autorités municipales, et cela, c’est sans compter les volumes ramassés séparément par les hôtels.

L’Université de Floride du Sud, qui surveille la prolifération par satellite, prévoit une saison record d’ici l’été. La marine mexicaine déploie des navires collecteurs et des kilomètres de barrières flottantes au large du Quintana Roo, pour une facture qui se chiffre en centaines de millions de pesos, et personne ne sait combien d’années cette mobilisation devra être maintenue. Les chercheurs ont pourtant trouvé l’origine du fléau. Ce sont les engrais agricoles qui ruissellent vers l’Amazone, qui les déverse dans l’Atlantique. Ces nutriments nourrissent les algues, que le réchauffement des eaux fait proliférer à une vitesse inédite.

Ce qui se passe au Mexique se rejoue à plus petite échelle au Québec. De nombreux riverains regardent depuis quinze ans leur plan d’eau virer au vert. Les cyanobactéries prolifèrent malgré les bandes riveraines, le contrôle des fosses septiques et les efforts des associations locales. Ces deux scènes, séparées par des milliers de kilomètres, racontent la même histoire. L’agriculture industrielle, qui consomme 70 % de l’eau douce de la planète, l’épuise et la rend parfois impropre à la vie. Les nitrates et le phosphore lessivés des champs nourrissent les algues, les algues étouffent les écosystèmes, et les écosystèmes appauvris ne filtrent plus rien. Un cercle vicieux extrêmement préoccupant.

Pendant ce temps, les regards restent fixés ailleurs. On accorde beaucoup d’attention à la consommation d’eau de l’IA. La firme Sustainable Market Strategies le soulignait dans une note récente. Les centres de données représentent moins de 1 % de la demande industrielle en eau, et 91 % de ce qu’ils prélèvent retourne au bassin versant. Bref, l’IA utilise bien de l’eau, mais n’en consomme qu’une très petite partie. Celle de l’agriculture est absorbée par les cultures, évaporée, et peut prendre un temps indéfini avant de retrouver son origine. C’est cette distinction fondamentale que le débat public semble occulter.

L’aquifère Ogallala, qui s’étend sous huit États américains, du Dakota du Sud au Texas, fournit le quart de l’eau agricole des États-Unis. Il alimente 20 % de la production de blé, de maïs, de coton et de bétail du pays. Or, il s’épuise à un rythme des centaines de fois supérieur à sa recharge naturelle. Au Kansas, certaines portions n’ont plus que 25 ans de réserves utilisables. La même dynamique frappe la plaine indo-gangétique en Inde, qui produit l’essentiel du blé et du riz du sous-continent. Le problème n’est pas que l’eau manque. C’est que personne ne paie vraiment pour elle.

Les centres de données illustrent ce paradoxe à leur façon. Alimentés majoritairement par des centrales thermiques au gaz ou au charbon, extrêmement gourmandes en eau de refroidissement, ils s’installent là où l’électricité est bon marché, sans égard pour le stress hydrique local. Basculer vers le solaire ou l’éolien — et localiser les nouvelles installations dans des zones non stressées hydriquement, réduirait radicalement leur empreinte. Ce qui manque, c’est l’incitatif.

Les fabricants de puces électroniques, eux, n’ont pas eu le choix. Le fait que leurs usines sont concentrées à Taïwan et dans le Sud-Ouest américain et qu’elles sont impossibles à déplacer les a forcés à innover dans la réutilisation en circuit fermé. Quand l’eau est rare et la relocalisation impossible, l’industrie trouve des solutions. L’agriculture, souvent très subventionnée en eau gratuite, n’a peut-être jamais eu à faire preuve d’autant d’innovation pour économiser l’eau ni à assumer la responsabilité de sa qualité après son utilisation.

Taxer l’eau n’est pas simple. L’Australie l’a essayé, non sans heurts. Mais les chiffres donnent le vertige. Produire un kilogramme de bœuf requiert environ 15 000 litres d’eau, contre 1500 à 2000 pour le blé. Toute transition, même modeste, des habitudes alimentaires vers les protéines végétales soulagerait davantage les aquifères que n’importe quelle réforme technique. L’ironie est que l’une des solutions les plus prometteuses pour l’agriculture vient précisément de la technologie qu’on accusait de vider nos nappes. L’IA, combinée à des capteurs de précision, permet de déterminer le bon volume d’eau, au bon endroit, au bon moment pour chaque plant. Les systèmes d’irrigation goutte à goutte pilotés par des algorithmes peuvent réduire la consommation agricole de 30 à 50 % par rapport à l’irrigation par submersion. La technologie existe et elle fonctionne.

Peut-être que certaines réponses sont plus simples qu’on ne veut l’admettre. Jean-Martin Fortier, que j’admire, cultive des légumes sur quelques acres avec des outils à traction humaine, sans intrants chimiques, avec une productivité qui défie les grandes exploitations mécanisées. Son modèle n’est pas une nostalgie rurale ni une coquetterie. C’est une démonstration que nourrir des gens n’exige pas de vider les nappes phréatiques ni d’épandre des nitrates dans nos lacs. L’eau, en se raréfiant, pourrait bien nous obliger à le redécouvrir.

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