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À l’Île-du-Prince-Édouard, le redoux printanier révèle une réalité peu reluisante : des tonnes de déchets jonchent les fossés et les sentiers. Alors que les opérations de nettoyage citoyennes se multiplient, une question se pose : le civisme est-il en panne dans la province?
Chaque printemps, c’est le même rituel. Des citoyens se retroussent les manches pour ramasser les tonnes de détritus. Des meubles, des pneus, et des milliers de tasses de café refont surface.
À Charlottetown, plusieurs associations organisent des campagnes de nettoyage : Downtown Charlottetown, l’Association des propriétaires et gestionnaires immobiliers de l’Île-du-Prince-Édouard, ou encore Fusion Charlottetown.
Depuis six ans, cette dernière organise une opération de ramassage des déchets sur les portions du Sentier de la Confédération qui traversent Charlottetown, à l'occasion de la Semaine de la Terre, en avril.
Cette année encore, la récolte a été amère pour la cinquantaine de bénévoles. Ils ont ramassé environ 350 kg de déchets le long du Sentier.
Pour Matt Pelletier, président de Fusion Charlottetown, c'est une question de bien-être de la communauté, même si la récolte est parfois surprenante. Il évoque des meubles, des équipements sportifs, et même des bicyclettes.

"C'est un peu triste de voir l'état du sentier de la Confédération en avril", explique Matt Pelletier, président de Fusion Charlottetown. (Photo d'archives)
Photo : Radio-Canada / Laurent Rigaux
Si l’on trouve de tout, un déchet en particulier exaspère Elaine Pottier, vice-présidente de l’Institut des Femmes de l’Île-du-Prince-Édouard. Depuis plus de 50 ans, l'Institut organise une vaste opération de nettoyage le long des axes routiers de la province.
L'année passée, juste sur mon arpentage, un petit endroit, j'ai ramassé 60 bouteilles d'alcool, 60, c'est décourageant!
Des dépôts sauvages inquiétants
Le volume de déchets ramassés annuellement peut atteindre jusqu'à 28 tonnes. Outre les emballages de restauration rapide, les bénévoles font face à des dépôts sauvages étonnants : pneus, débris de construction, et même des poêles, des réfrigérateurs ou des congélateurs abandonnés sur le bas-côté.
Raena Parent, coordinatrice de l’Association des bassins versants de Winter River-Tracadie Bay, note, elle aussi, une hausse marquée des déchets. Depuis le passage de la tempête Fiona, le volume de déchets ramassés lors de la collecte annuelle a bondi de 600 kg à près de 800 kg.
Le problème majeur réside dans l'utilisation de sites isolés comme dépotoirs illégaux, déplore Raena Parent.
Certains secteurs boisés et discrets sont devenus des points chauds où les gens abandonnent du mobilier – canapés, tables, chaises – et de l'électroménager. Des emballages de restauration rapide, des bouteilles et des canettes sont également souvent jetés le long des routes secondaires peu fréquentées.
Cette accumulation de détritus représente un danger réel pour la faune, alerte Raena Parent.
Si c'est brillant ou de couleurs différentes, quel que soit l'aspect des déchets, cela semble attrayant pour [les animaux], alors ils les ingèrent, explique-t-elle.
La présence de plastiques dans l'eau, qui perturbent la période de frai des poissons, soulève également des inquiétudes.
Nous avons trouvé un sapin de Noël en plastique dans le ruisseau. Nous avons essayé de le retirer, mais nous avons réalisé qu'il était couvert d'œufs d'éperlan.
Une responsabilité partagée
Face à l'accumulation de déchets, la question du responsable divise : est-ce la faute de l'incivisme des citoyens ou d'un manque d'entretien des collectivités?
Raena Parent y voit un mélange de paresse de la part de gens qui ne veulent pas attendre de trouver une poubelle, et de manque d'informations.
Les gens ne savent peut-être pas où ils devraient apporter ces objets volumineux, ces gros meubles, avance-t-elle.

« Ce n'est pas la faute à une personne, une industrie, un niveau de gouvernement. C'est la responsabilité de tout le monde de ramasser ses déchets », affirme Elaine Pottier, vice-présidente de l'Institut des Femmes de l'Île-du-Prince-Édouard.
Photo : Radio-Canada / Marine Ernoult
Matt Pelletier soutient que la responsabilité est collective.
Quelquefois, c'est les déchets qui viennent des industries ou des centres d'achats, en particulier quand nous avons de grandes bennes à ordures où les portes sont ouvertes et le vent souffle.
Quelquefois, c'est les machines pour déplacer la neige qui poussent aussi des déchets avec elles, donc c'est des équipements de la ville qui peut-être contribuent. Mais il y a aussi des personnes malheureusement qui, individuellement, jettent leurs déchets, poursuit-il.
Le maire de Charlottetown, Philip Brown, abonde dans le sens d'une responsabilité partagée entre tous les acteurs de la société. Il refuse de faire porter le chapeau à une seule entité.
C’est la responsabilité de tout le monde, de la Ville, des individus, de n’importe quelle entreprise, des restaurants, des cafés, pas seulement de groupes de bénévoles, il faut donner un message : "garder notre ville propre", insiste l’édile.
Un système de collecte fragmenté
Bien que la Ville mobilise entre 30 et 50 employés pour la propreté, le maire souligne que ce n'est pas suffisant. La Municipalité soutient déjà les initiatives citoyennes en fournissant des sacs de ramassage et en assurant leur collecte, mais Philip Brown appelle à une mobilisation bénévole encore plus large pour épauler les services municipaux.

« J’aimerais voir beaucoup d'autres groupes bénévoles participer dans les efforts de nettoyer notre ville », dit Philip Brown, le maire de Charlottetown.
Photo : Radio-Canada / Marine Ernoult
Du côté de la province, l'approche se veut rassurante, mais pragmatique. Dans une déclaration écrite, le gouvernement rappelle qu'il apporte un soutien financier pour l'achat de sacs destinés aux bénévoles et mobilise le ministère des Transports pour coordonner la collecte en bordure de route.
Cependant, la province reconnaît l'absence d'un cadre de coordination structuré avec les municipalités pour le nettoyage des abords des routes.
Le système actuel s'apparente à un patchwork : si le ministère des Transports assure le ramassage des sacs remplis par l'Institut des Femmes, la gestion du reste du territoire demeure fragmentée, chaque acteur intervenant uniquement sur son propre terrain.
Malgré ce manque de coordination, la province n'hésite pas à brandir la menace de sanctions pour les auteurs de dépôts sauvages.
Selon les chiffres transmis par le ministère provincial de la Justice et de la Sécurité publique, la facture peut s'avérer salée. Les amendes débutent à 200 $ pour un particulier et à 1000 $ pour une entreprise, et peuvent grimper jusqu'à 50 000 $ selon la gravité de l'infraction.
Éduquer plutôt que punir
Toutefois, l’application de ces amendes se heurte à une réalité humaine. L’île ne compte que neuf agents de conservation pour couvrir l'ensemble du territoire. Si le nombre de plaintes a doublé depuis 2021 pour atteindre environ 60 dossiers annuels, la répression repose quasi exclusivement sur la vigilance citoyenne.
S'il s'agit d'une petite quantité de déchets, le nettoyage est effectué par la province ou par le propriétaire du terrain sur lequel les déchets ont été trouvés. Si le site de décharge est suffisamment vaste, une ordonnance de nettoyage peut être émise.

Le redoux printanier expose des tonnes de déchets, dont de nombreux plastiques, qui jonchent les fossés et les sentiers de l'Î.-P.-É.
Photo : Radio-Canada / Marine Ernoult
Pour Raena Parent, du bassin versant de Winter River-Tracadie Bay, le véritable nœud du problème n'est pas le cadre légal, mais la difficulté d'intercepter les contrevenants dans les zones reculées.
La surveillance de chaque bas-côté reste compliquée, et ce ne sont pas les campagnes de sensibilisation qui viendront combler ce vide à court terme. La province a confirmé qu’aucune nouvelle campagne de sensibilisation n'est prévue pour la saison 2026, la dernière remontant à 2023.
Le relais est donc pris par le milieu associatif et scolaire. L’Association des bassins versants de Winter River-Tracadie Bay mise sur l'éducation en impliquant directement des élèves dans le nettoyage des rivages.
En fin de compte, comme le résume Elaine Pottier, la solution réside moins dans la sévérité des règlements que dans un retour au bon sens : Si vous apportez vos déchets dans la nature, vous pouvez les rapporter à la maison.
À ses yeux, la solution ne viendra pas de la réglementation, mais du civisme.


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