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Une eau d'aspect visqueux, semblable à une soupe de pois ou rappelant de la peinture verte fraîchement renversée. Ce phénomène, de plus en plus fréquent dans les cours d'eau de l'Île-du-Prince-Édouard, porte un nom bien connu des biologistes : les cyanobactéries, ou algues bleu-vert.
Face à la multiplication de ces proliférations soudaines ces dernières années, le gouvernement provincial passe à l'offensive en lançant un projet pilote cet été. Trois dispositifs de suivi des algues bleu-vert vont être déployés afin de cartographier la menace et de protéger la santé publique.
Kyle Knysh, biologiste provincial spécialiste des eaux de surface, a confirmé le déploiement de balises de surveillance à trois endroits :
Le barrage de MacLures (sur la rivière Murray), où un premier appareil est déjà fonctionnel ;
Le ruisseau Parsons (à Stanhope) ;
L'étang de Point Deroche (près de Blooming Point).
Notre objectif principal avec ces dispositifs de suivi est de comprendre la fréquence et la durée de ces proliférations, explique Kyle Knysh.
Ces données s'avèrent cruciales, car dans certaines zones comme le ruisseau de Parson, les biologistes constatent que des niveaux élevés de cyanobactéries persistent de façon anormale, parfois jusqu'à ce que l'eau gèle.
Une combinaison de facteurs
Pourquoi les cours d'eau de l'Île-du-Prince-Édouard se teintent-ils de vert plus souvent qu'auparavant ?
L'explication réside dans une formule multifactorielle où les activités humaines jouent un rôle prépondérant, explique Philippe Juneau, professeur au Département des sciences biologiques de l'Université du Québec à Montréal (UQAM).
L'apparition des cyanobactéries est causée principalement par la présence de phosphore.
L'apport en phosphore dans l'eau s'avère extrêmement varié. Dans les régions à forte activité agricole, l'agriculture demeure une source majeure de nutriments.
Cependant, Philippe Juneau rappelle que la pluie, la tonte des pelouses (lorsque les résidents jettent les brins de gazon coupés dans les lacs) et les installations septiques résidentielles ou de chalets non conformes créent un cocktail parfait pour nourrir ces micro-organismes.
La présence de pesticides peut également favoriser des explosions d’algues bleu-vert.
On a démontré que les herbicides jouent un rôle dans la sélection des espèces qui vont dominer un plan d'eau, et favoriser les cyanobactéries, détaille Philippe Juneau.
Au-delà de ces produits chimiques, le réchauffement de l'eau, poussé par le changement climatique, agit comme un puissant accélérateur. Des eaux plus chaudes, plus tôt dans la saison, offrent un terrain idéal à la multiplication des cyanobactéries, observe le scientifique.
Cours d’eau asphyxiés
La hausse du nombre d'épisodes recensés s'explique par ailleurs par une vigilance accrue des citoyens, mieux informés, avance Philippe Juneau.
La population est peut-être plus au fait de cette problématique-là, et rapporte plus facilement aux autorités les épisodes de bloom de cyanobactéries.
Au-delà de ce suivi citoyen plus rigoureux, qu'en est-il des répercussions concrètes sur les écosystèmes aquatiques?
Philippe Juneau explique que des études ont déjà démontré que certaines toxines, produites par ces algues bleu-vert, nuisent gravement à la croissance et à la photosynthèse des autres espèces végétales.
La faune n'est pas épargnée non plus : Chez les poissons, on remarque des atteintes importantes, notamment au niveau hépatique.
Le biologiste provincial Kyle Knysh mentionne, lui, que les proliférations massives réduisent les niveaux d’oxygène au fond de l’eau et étouffent l'écosystème.
Philippe Juneau apporte néanmoins une nuance scientifique. Lorsque les algues prolifèrent, elles produisent de l'oxygène, le problème, c'est lorsqu’elles meurent.
Les algues sont dégradées par des bactéries, qui vont devoir consommer de l'oxygène et entraîner une diminution importante de la concentration d'oxygène dans l'eau, poursuit-il.
Dangers pour la santé
La division de la santé environnementale de l'Île-du-Prince-Édouard insiste également sur le fait que les toxines des cyanobactéries (cyanotoxines) représentent un risque pour les humains et les animaux.
Les effets recensés vont de l'irritation cutanée ou oculaire aux troubles digestifs. À long terme et en cas d'exposition répétée, des problèmes hépatiques graves peuvent survenir.
Toutefois, la présence visuelle d'un bloom ne signifie pas automatiquement qu'il est toxique, souligne Philippe Juneau.
La production de toxines dépend de la souche de cyanobactérie et de l'environnement. À titre d'exemple, une forte intensité lumineuse entraîne une baisse drastique de la concentration de toxines.
Pour endiguer le phénomène, Philippe Juneau rappelle l’importance de modifier les pratiques à l'échelle du bassin versant.
En milieu agricole, il s'avère essentiel d'éviter l'application d'engrais ou d'herbicides juste avant de fortes pluies pour limiter le ruissellement vers les cours d'eau.
Autour des plans d'eau, les résidents et les propriétaires de chalets ont aussi un rôle clé à jouer en veillant à la conformité de leurs installations septiques et en cessant de jeter leurs résidus de tonte dans les cours d’eau.
Solutions pour l’avenir
Enfin, une gestion du territoire plus durable, notamment par l'aménagement de bandes riveraines en friche composées d'arbres et d'herbes longues, permettrait de créer une zone tampon naturelle pour absorber les nutriments en excès avant qu'ils n'atteignent l'eau.
Le défi reste de taille, car dans certains cours d’eau, le phosphore accumulé au fond depuis des décennies se dissout à nouveau de lui-même sous l'action de la chaleur, créant des résurgences indépendantes des apports extérieurs actuels, observe Philippe Juneau.
Par mesure de précaution, les autorités rappellent qu'il est fortement conseillé au public d'éviter de se baigner ou de naviguer là où des proliférations d'algues bleu-vert sont visibles, et de tenir impérativement les enfants et les animaux domestiques éloignés.
Toute personne témoin d'une eau suspecte est invitée à contacter le ministère des Terres et de l'Environnement de l'Île-du-Prince-Édouard pour déclencher une enquête.
Avec des informations de CBC


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