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Le verdict est tombé, et il est lourd. L'ancien président du Kosovo Hashim Thaçi et ses coinculpés sont reconnus coupables d'avoir pris part à une "entreprise criminelle commune". Hashim Thaçi et Jakup Krasniqi écopent de 25 années de prison, Kadri Veseli de 18 ans et Rexhep Selimi de 13 ans. Tous sont d'anciens commandants de l'Armée de libération du Kosovo (UÇK), qui s'était opposée aux forces serbes du régime de Belgrade en 1998-1999.
L'ancien président kosovar Hashim Thaçi a comparu pour la première fois le 9 novembre 2020 devant le tribunal chargé de juger les crimes de guerre à La Haye.Des crimes de guerre
L'accusation de crimes contre l'humanité n'a cependant pas été retenue, les juges ayant estimé que l'accusation n'avait pas démontré que ces crimes s'inscrivaient dans une attaque généralisée et systématique contre la population civile. Les inculpés ont en revanche été reconnus coupables de crimes de guerre, constitués notamment de l'assassinat de 96 civils, de l'arrestation et de la détention illégale d'au moins 385 personnes, accompagnées d'actes de torture physique et psychologique. Le verdict reconnaît que les accusés étaient au courant de ces faits et n'ont rien entrepris pour les empêcher. C'est à ce titre qu'ils sont condamnés.
La défense des accusés avait essayé de rejeter les notions de responsabilité de commandement et d'entreprise criminelle commune, en soutenant que l'UÇK n'était pas une armée organisée dotée d'une véritable chaîne de commandement. Cet argument n'a toutefois pas été retenu par les juges.
Le Kosovo retourne aux urnes dimanche, sans espoir de sortie de criseUne juridiction née d'un rapport retentissant
Les anciens commandants étaient jugés par les Chambres spécialisées pour le Kosovo, une juridiction ad hoc rattachée au système judiciaire du Kosovo mais "délocalisée" à La Haye et composée de juges internationaux. Créée en 2015-2016, elle trouve son origine dans le retentissant rapport présenté par le député suisse Dick Marty devant le Conseil de l'Europe en décembre 2010.
Ce rapport confirmait les allégations de meurtres et d'enlèvements de nombreux civils serbes et roms à la fin de la guerre, au printemps et à l'été 1999, ainsi que l'existence de centres de détention et de torture au Kosovo et dans le nord de l'Albanie. Il évoquait également l'exécution arbitraire de nombreux Albanais accusés de "collaboration" avec le régime serbe de Milosevic, alors qu'il s'agissait le plus souvent de militants de la Ligue démocratique du Kosovo, la formation d'Ibrahim Rugova que la guérilla de l'UÇK entendait supplanter. Ces faits avaient déjà été évoqués par plusieurs ONG locales ainsi que par l'ancienne procureure du Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie (TPIY), Carla Del Ponte.
Carla Del Ponte, un électron libreLe rapport Marty pointait le rôle du "clan de la Drenica", région centrale du Kosovo et bastion de l'UÇK dont sont originaires les quatre commandants condamnés. Il évoquait également un potentiel trafic d'organes, qui aurait concerné un petit nombre de prisonniers, mais cette allégation n'a pas été retenue contre les commandants, faute de preuves pouvant établir leur implication dans ce crime.
À la suite du rapport, l'Union européenne avait mandaté une task force d'enquête, conduite par le juriste américain Clint Williamson, qui a confirmé les accusations de Dick Marty. Cette confirmation a entraîné la création des Chambres spécialisées, le mandat du TPIY touchant à sa fin et ne lui permettant plus d'ouvrir de nouvelles enquêtes — alors même que de hauts responsables serbes avaient été condamnés par cette juridiction pour des crimes commis contre les populations civiles albanaises du Kosovo.
Colère et incompréhension à Pristina
À Pristina, où des milliers de personnes s'étaient rassemblées dès le matin pour suivre l'énoncé du verdict, diffusé sur un écran géant, les sentiments oscillent entre surprise et colère. Depuis plusieurs semaines, des horloges murales géantes avaient été installées dans les grandes villes du Kosovo, égrenant le compte à rebours des jours, heures et minutes avant l'énoncé du verdict. Sous les portraits des quatre inculpés, un slogan proclamait : "Le Kosovo les attend", et tout était prêt pour un retour triomphal en cas de verdict libératoire.
La fête attendra. Le président de l'Organisation des vétérans, Hysni Gucati, a aussitôt qualifié la Cour de "honteuse et criminelle", dénonçant un jugement "qui satisfait la Serbie et la Russie", tout en appelant à ne pas perdre espoir, les condamnés pouvant faire appel. Le ministre des Affaires étrangères du Kosovo, Glauk Konjufca, a pour sa part dénoncé "une décision douloureuse et injuste".
Samedi dernier, une Marche pour la liberté avait réuni des dizaines de milliers de personnes dans les rues de Pristina, à l'appel de la coalition "Liri ka emër" ("La liberté a un nom "), créée à l'initiative des vétérans de l'UÇK. Ils étaient venus de tout le Kosovo, grâce à des centaines d'autocars affrétés pour l'occasion.
Cette journée exceptionnelle venait couronner plusieurs semaines d'intense mobilisation. Le lourd verdict laisse donc craindre des réactions violentes : le juge Charles Smith, qui a prononcé le verdict, a eu beau rappeler que les inculpés étaient condamnés "pour leur responsabilité pénale personnelle", beaucoup d'Albanais perçoivent la sentence comme une criminalisation de l'UÇK dans son ensemble.
Aujourd'hui encore, 27 ans après la fin de la guerre, quelque 1 500 personnes sont toujours portées disparues, dont environ un millier d'Albanais et 500 Serbes. Responsable du Fonds pour le droit humanitaire au Kosovo, le juriste Bekim Blakaj rappelait à la veille du procès "qu'un jugement visant quelques individus, même dirigeants de la guérilla, ne criminalise pas l'UÇK dans son ensemble et encore moins la lutte de libération des Albanais du Kosovo".
Il n'est pas certain que ce discours soit audible dans les prochains jours à Pristina.
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