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L’Espagne a une plaine si blanche qu’on la repère depuis l’orbite : ce qu’elle fait à son climat va exactement à l’inverse du reste du pays

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Depuis l’espace, elle ressemble à une plaque de neige égarée au sud de l’Europe. Il s’agit en réalité de plastique : environ 40 000 hectares de serres agricoles recouvrent le Campo de Dalías, une plaine côtière de la province d’Almería, en Andalousie. Cette étendue est tellement vaste et tellement blanche qu’elle figure parmi les infrastructures humaines les plus reconnaissables depuis l’orbite terrestre, au même titre que les grandes métropoles nocturnes. Mais ce « mar de plástico », comme l’appellent les Espagnols, ne se contente pas d’impressionner les astronautes : il modifie mesurablement le climat local, et dans un sens inverse à celui du reste du pays.

À retenir

  • Une plaine espagnole entièrement recouverte de plastique blanc est tellement visible depuis l’orbite qu’elle rivalise avec les plus grandes métropoles
  • Cet immense effet miroir refroidit localement la région de 0,3°C par décennie, alors que toute l’Espagne se réchauffe
  • Les scientifiques hésitent à généraliser ce phénomène unique : pourrait-il y avoir d’autres surfaces humaines qui modifient notre climat sans qu’on le sache ?

Sommaire

  1. Une mer de plastique née dans un désert
  2. Un albédo qui fait mentir les thermomètres
  3. Pourquoi ce n’est pas de l’eau ni la mer
  4. Un cas unique, pas une solution miracle

Une mer de plastique née dans un désert

Dans les années 1950, le Campo de Dalías n’était qu’un terrain aride couvert de broussailles et de pâturages maigres, où seules quelques parcelles de cultures saisonnières survivaient en plein air. Dans les années 1950, le Campo de Dalías était principalement couvert de végétation buissonnante, de pâturages et de quelques petites parcelles de cultures saisonnières en plein air. Les premiers agriculteurs qui ont testé des bâches plastiques pour limiter l’érosion des sols et conserver l’humidité ont vite compris qu’ils tenaient quelque chose de précieux. Ils ont rapidement réalisé que les cultures sous plastique étaient bien plus productives que celles cultivées en extérieur, car les sols restaient plus chauds et retenaient davantage d’humidité.

L’expansion a été fulgurante. En quelques décennies, la technique s’est répandue sur tout le Campo de Dalías puis vers l’est, jusqu’au Campo de Níjar, portée par l’irrigation goutte-à-goutte, les substrats artificiels et l’hydroponie. Résultat : les serres d’Almería produisent aujourd’hui entre 2,5 et 3,5 millions de tonnes de fruits et légumes par an, ce qui en fait une source majeure de tomates, poivrons, concombres et melons hors saison pour toute l’Europe, sur une surface qui dépasse désormais les 40 000 hectares, soit la quasi-totalité de la plaine. Une superficie comparable à celle de Malte, entièrement tapissée de plastique blanc scintillant sous le soleil méditerranéen.

Un albédo qui fait mentir les thermomètres

C’est un chercheur de l’Universidad de Almería, l’agronome Pablo Campra, qui a mis le phénomène en évidence dès 2008, sous le nom d' »effet albédo ». L’albédo, c’est simplement la capacité d’une surface à renvoyer le rayonnement solaire plutôt qu’à l’absorber. Un maquis broussailleux, sombre et irrégulier, en réfléchit peu. Une bâche plastique blanche tendue sur des kilomètres, beaucoup. En analysant l’impact de cette immense étendue de plastique, Campra et ses collègues ont constaté une augmentation de l’albédo d’environ 9 % par rapport à la végétation d’origine, une valeur qui grimpe jusqu’à près de 20 % selon les mesures les plus récentes intégrant l’extension totale des serres.

La conséquence est contre-intuitive mais parfaitement documentée : pendant que l’Espagne suffoquait sous des étés de plus en plus chauds, le Campo de Dalías, lui, se refroidissait. En analysant les relevés historiques de température des stations de La Mojonera et Las Palmerillas-Cajamar, Campra a observé qu’en dépit du réchauffement régional de +0,4°C par décennie dans le sud de l’Espagne, les températures moyennes annuelles de la zone n’augmentaient pas mais diminuaient au rythme de 0,3°C par décennie. Ce constat porte sur la période 1983-2006, celle qui a servi de référence à l’essentiel des travaux publiés sur le sujet. À la même époque, la péninsule Ibérique enregistrait au contraire, selon le réseau météorologique de l’AEMET, des taux d’augmentation de température significatifs et élevés depuis le début des années 1970, coïncidant avec la phase de réchauffement climatique accéléré à l’échelle mondiale.

Le mécanisme physique a ensuite été confirmé par modélisation. En s’appuyant sur le modèle météorologique à mésoéchelle WRF, Campra a simulé l’impact réel de cette réflectivité accrue sur les températures locales. La simulation, menée à l’aide d’un modèle physico-informatique complexe, montre que la réduction moyenne des températures maximales en été, supérieure à 0,4 degré, peut atteindre plus de 1,3 degré lors des journées particulièrement chaudes. l’effet est le plus spectaculaire précisément quand on en aurait le plus besoin, un jour de canicule.

Pourquoi ce n’est pas de l’eau ni la mer

Face à un résultat aussi surprenant, les hypothèses alternatives n’ont pas manqué. La proximité de la Méditerranée pourrait-elle expliquer ce microclimat frais ? Campra a écarté cette piste très tôt : les températures de la mer, dans cette zone, ont elles aussi augmenté d’environ 0,3°C par décennie sur la période étudiée, ce qui exclut un effet tampon marin. Restait l’irrigation, susceptible de rafraîchir l’air par évaporation. Mais dans le Campo de Dalías, l’essentiel de l’eau est distribué au goutte-à-goutte ou en hydroponie, des techniques qui limitent drastiquement les surfaces d’eau libre et donc l’évaporation. L’albédo demeure, à ce jour, la variable la plus solide pour expliquer ce paradoxe climatique local.

Les publications les plus récentes nuancent toutefois le tableau. Sur la période récente, la tendance au refroidissement semble s’être atténuée, l’intense réchauffement régional finissant par rattraper partiellement l’effet miroir des serres, avec une estimation qui se rapproche désormais d’une tendance quasi plate sur l’ensemble de la série historique depuis 1983. Ce ralentissement ne remet pas en cause le mécanisme, il montre simplement que l’albédo agit comme un frein local, pas comme une protection illimitée face à un réchauffement global qui continue de s’intensifier.

Un cas unique, pas une solution miracle

Difficile de résister à la tentation d’y voir une recette climatique exportable : peindre les toits en blanc, généraliser les surfaces réfléchissantes, refroidir les villes. L’idée séduit, mais les chercheurs restent prudents. Un cas comparable étudié dans la province du Shandong, en Chine, où l’extension des serres n’a produit aucun effet rafraîchissant, illustre bien les limites de la généralisation : là-bas, les agriculteurs signalent au contraire une réduction des précipitations, potentiellement liée à une hausse locale des températures. Le Campo de Dalías bénéficie d’une combinaison de facteurs rares, un ensoleillement quasi permanent, une aridité extrême, une irrigation économe en eau libre, qui rend l’expérience difficilement transposable telle quelle à d’autres régions du monde.

Il reste que ce paysage plastifié, souvent critiqué pour son impact sur les déchets et les nappes phréatiques, offre un contre-exemple frappant à l’idée reçue selon laquelle toute artificialisation du territoire aggrave mécaniquement le réchauffement. Almería prouve l’inverse, à sa façon, presque malgré elle. Reste une question qui dépasse largement le sud de l’Espagne : combien d’autres surfaces humaines, ignorées des modèles climatiques classiques, influencent discrètement la température de notre planète sans qu’on ait encore pris la peine de les mesurer ?

Sources : ecodiario.eleconomista.es | mercadosdemedioambiente.com

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