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L’Égypte a achevé en 1970 un barrage qui a mis fin aux crues du Nil : ce qui a manqué ensuite aux paysans n’était ni l’eau ni la terre

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Cent onze mètres de haut, trois virgule huit kilomètres de long : le haut barrage d’Assouan, achevé en 1970 après onze ans de chantier, a rayé d’un trait de béton un rythme que l’Égypte connaissait depuis les pharaons. Chaque année, entre juillet et octobre, le Nil grossissait sous l’effet des pluies de mousson éthiopiennes, débordait dans la vallée, puis se retirait en laissant derrière lui une fine pellicule de limon noir. De juillet à octobre, la crue du Nil Bleu, qui représentait 80 % du débit total du fleuve en Égypte, inondait la vallée en déposant une couche de un à deux centimètres de sédiments fertiles chaque année. Ce mécanisme, répété sans interruption depuis des millénaires, dispensait les fellahs d’engrais. Le barrage a mis fin aux inondations dévastatrices. Il a aussi coupé net ce flux qui nourrissait gratuitement les terres.

Le problème ne tient pas à un manque d’eau : le lac Nasser, avec sa capacité de retenue de 169 milliards de mètres cubes, en stocke plus qu’il n’en faut. Il ne tient pas non plus à un manque de terre : la vallée du Nil et son delta couvrent toujours les mêmes surfaces. Ce qui a disparu, c’est ce que charriait le fleuve avant de franchir le barrage. L’ouvrage bloque 98 % des sédiments, soit environ 240 millions de tonnes par an avant 1970. Une autre estimation, plus large, situe la fourchette historique entre soixante et cent quatre-vingts millions de tonnes annuelles. Quel que soit le chiffre retenu, l’ordre de grandeur donne le vertige : c’est une masse comparable à des dizaines de millions de camions de fret qui, chaque année, n’arrivaient plus jamais jusqu’aux champs.

À retenir

  • Le barrage piège 98 % des sédiments : 60 millions de tonnes annuelles qui n’atteindront jamais les champs
  • Les petits exploitants endettés : les engrais chimiques coûtent des centaines de millions par an à l’Égypte
  • Le delta s’effronde : la terre cède 100 à 200 mètres par an face à la mer, menaçant 124 000 hectares

Sommaire

  1. Un limon devenu prisonnier du béton
  2. Le delta recule, la mer avance
  3. Un fleuve plus rapide, un lit qui s’enfonce

Un limon devenu prisonnier du béton

Le sédiment n’a pas cessé d’exister. Il continue simplement sa course jusqu’au pied du barrage, où il s’accumule sans autre destin que de s’entasser. Le sédiment continue d’arriver, mais il ne va plus nulle part : il s’accumule au fond du lac Nasser, prisonnier d’un mur de béton et de roche de 111 mètres de haut. Une étude récente évalue cette masse piégée à soixante millions de tonnes par an, un stock qui grossit saison après saison au fond du réservoir. Les agriculteurs de la vallée, eux, se sont retrouvés du jour au lendemain privés de leur fertilisant naturel.

La bascule vers l’agriculture chimique n’a pas traîné. Le barrage a contribué au déclin de la fertilité des plaines inondables en aval, en piégeant les sédiments riches en nutriments, ce qui a entraîné une dépendance accrue aux engrais artificiels. Une analyse plus récente précise que l’usage d’engrais a fortement augmenté dans la décennie suivant la construction du barrage et continue de croître, coûtant des centaines de millions de dollars par an et nécessitant d’importants investissements dans des usines d’État comme celles d’Abou Qir et de Talkha. Pour les petits exploitants, cette dépendance a un prix social documenté par les historiens : certains travaux évoquent un recours à des crédits à taux usuraires, entre 15 et 25 %, pour financer l’achat d’intrants devenus incontournables. Le fleuve, jadis généreux gratuitement, s’est transformé en fournisseur d’eau sans nutriments, laissant la facture de la fertilité aux paysans eux-mêmes.

Le delta recule, la mer avance

Plus loin en aval, sur les rives méditerranéennes, l’absence de limon a produit un phénomène presque inverse de celui redouté à l’origine : ce n’est plus l’eau qui menace la terre, c’est la terre qui cède du terrain à l’eau. Historiquement, l’afflux de sédiments vers le delta du Nil compensait la perte de sédiments due à l’érosion des vagues et des courants en marge du delta ; depuis la construction du haut barrage d’Assouan, le front du delta s’érode à un rythme pouvant atteindre cent mètres par an. Un rapport évalue à environ 124 000 hectares de terres agricoles et de zones côtières la surface affectée par cette érosion, avec des pertes annuelles estimées entre 100 et 200 millions de dollars.

Le sel s’invite aussi dans l’équation. Sans le filtre naturel que constituait autrefois le limon, l’eau de mer s’infiltre plus profondément dans les terres, salinise les sols et remonte la nappe phréatique dans les zones proches de la Méditerranée. Une source universitaire américaine précise que cette intrusion d’eau salée dans la nappe phréatique a été observée jusqu’à trente kilomètres à l’intérieur des terres, conséquence combinée de l’extraction des eaux souterraines et de l’affaissement du sol. Les chercheurs qui étudient le phénomène s’accordent sur un point : le delta ne se contente pas de s’appauvrir, il s’affaisse et se contracte physiquement, un processus rarement réversible à l’échelle humaine.

Un fleuve plus rapide, un lit qui s’enfonce

En amont du delta, un autre effet, plus discret, s’est installé progressivement. Privé de sa charge sédimentaire, le courant du Nil a changé de comportement physique. Le fleuve coule plus vite qu’auparavant et érode son lit à raison de 1,7 centimètre par an. Des relevés photographiques cités par certains chercheurs évoquent des affouillements de deux à trois mètres par endroits, signe d’un lit qui creuse sa propre trajectoire faute de matière à transporter en surface. Les scientifiques restent partagés sur l’ampleur exacte de ce phénomène à long terme, mais tous notent la même logique : un fleuve qui ne dépose plus rien finit par reprendre à son propre lit ce qu’il ne trouve plus ailleurs.

Face à ce constat, des ingénieurs et chercheurs, notamment dans des travaux universitaires américains consacrés à la restauration du delta du Nil, planchent depuis plusieurs années sur des scénarios de réinjection contrôlée de sédiments et de lâchers d’eau calibrés depuis Assouan, pour tenter de recréer artificiellement une partie du service qu’assurait autrefois la crue naturelle. Aucun de ces projets n’a encore été mis en œuvre à grande échelle : le limon, lui, continue de s’accumuler, année après année, au fond du lac Nasser.

Sources : quebecnouvelles.com | fr.wikipedia.org

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