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L’autre

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Le Festival TransAmériques à Montréal et le Festival Carrefour à Québec ouvrent cette semaine pour notre plus grande joie. Au FTA, c’est plus d’une quinzaine d’œuvres venant d’ailleurs que le public pourra découvrir. Le Carrefour, dont la programmation est plus modeste, réserve une part non négligeable de son programme à l’altérité.

Ce fut longtemps un des rares moments de l’année où nous pouvions vraiment témoigner de formes décomplexées, performatives ou à la narrativité non linéaire. Ces invitations à l’autre ont permis aux publics et aux artistes d’ici d’ouvrir leurs horizons, de mesurer la place qu’ils occupent dans le paysage mondial et d’inciter les directions artistiques à présenter en saison régulière des objets plus iconoclastes, nous éloignant sporadiquement, au fil du temps, des fictions de cuisine et de salon.

C’est donc par la fréquentation de cette altérité de passage que nous avons cheminé — même si rien n’est jamais gagné dans la résistance au conformisme et au lissage de la pensée — vers une contemporanéité parfois plus assumée dans nos théâtres dits d’abonnements.

Il faut courir à Québec voir Saïgon, de Caroline Guiela Nguyen. Cette pièce, de la même qui nous a offert Lacrima l’an dernier, est d’une puissance désarmante. Elle a su provoquer chez votre ami de la chronique une longue et profonde catharsis lors de sa présentation à Lille, en décembre 2023.

Pour son vingtième anniversaire, le FTA nous offre tout un programme autour des Amériques. Proposant aussi des objets de danse contemporaine et de performance, cette édition invite plus avant à découvrir nombre d’artistes qui explorent les mécanismes décoloniaux. Ce travail éditorial crucial de la codirection du festival s’impose au fil du temps et renforce une posture qui décloisonne la pensée et ouvre les esprits vers cet autre qui est aussi parfois si proche qu’on ne le voit pas ou qu’on l’ignore, sciemment.

Il faudrait offrir des places aux députés qui siègent à l’Assemblée nationale. Nombre des projets politiques qui s’y trament semblent, à bien des égards, se faire dans un rapport d’antagonisme à l’altérité. Pourtant, plusieurs des richesses de la société québécoise sont le fait de cet autre.

Regardons, par exemple, qui porte aussi à bout de bras le monde culturel d’ici. Une partie de notre écosystème tient sur de nouveaux venus que la mise à mal du Programme de l’expérience québécoise (PEQ) forcera à quitter prochainement. En effet, quand on écume les corridors de nos organismes artistiques, on mesure à quel point on y trouve un nombre élevé de ressortissants français.

Ils accordent bien sûr de l’importance à la rémunération, mais ils sont sensibles à d’autres éléments. Ils considèrent, culturellement, que travailler à la comptabilité d’un théâtre pour moins, par exemple, est parfois préférable à bosser dans une grande firme si on sent qu’on contribue à l’essor de l’art et de la pensée critique. Bientôt, on mesurera les effets des nouvelles mesures en immigration et l’effritement qui suivra de plusieurs de nos écosystèmes. En plus des manques chroniques de financement, on évaluera alors qu’il est aussi dû à ces politiques électoralistes.

Et, détrompez-vous, je ne fais pas ici l’apologie du multiculturalisme. Notre interculturalisme est un modèle qui se défend, bien que certains l’instrumentalisent et le tordent tristement pour monétiser du clic en fracturant au passage notre cohésion sociale.

Et puisque la date d’échéance d’adoption de la Constitution du Québec arrive à grands pas — même si personne n’en parle —, abordons cette question de l’intégration inscrite dans le texte.

Bien que nous n’ayons pas encore la version définitive sous les yeux, cette notion y apparaît à plusieurs reprises, mais sans jamais que soit spécifié comment on entend faire cette « intégration ». Un parti majoritaire pourrait-il donc, suivant son adoption, dire qu’il ouvre, par exemple, des camps d’intégration pour les immigrants et défendre juridiquement cette idée en s’appuyant sur la Constitution ? Cela semble gros, mais c’est de ça qu’il s’agit : ce texte de loi sera interprété avec ses vides et sera au-dessus de tous les autres.

Et s’il est vrai que nous avons cruellement besoin d’une Constitution et que les probabilités sont élevées qu’une version caquiste d’un tel texte soit adoptée avant le 24 juin, il est encore temps de demander à ceux qui terminent de l’écrire derrière des portes closes de nous rendre des comptes.

S’il semble de plus en plus inéluctable que ce gouvernement en fin de vie se serve de sa majorité pour adopter ce projet de loi 1 fait à la hâte et sans les citoyens, il pourrait au minimum nettoyer le texte des nombreuses dérives pouvant découler de son interprétation, y inscrire noir sur blanc le changement de mode de scrutin pour nous doter d’un système proportionnel mixte compensatoire dès la prochaine élection, instaurer une chambre citoyenne dont les membres seraient sélectionnés cycliquement au hasard et sanctionneraient les projets de loi des députés, séparer le législatif de l’exécutif et forcer la convocation d’une véritable assemblée constituante pour parachever sa rédaction lors de la prochaine législature.

Ceux qui l’adopteront devraient au moins appuyer sur les rédacteurs pour que ce texte donne plus de pouvoirs aux citoyens. Ils en veulent, tant à droite qu’à gauche, et avec raison. Ces politiciens doivent garder à l’esprit qu’ils seront également soumis à cette Constitution. Ils devraient aussi s’y projeter comme s’ils étaient cette altérité qui parfois la subira.

Comme en amour ou en art, c’est l’autre et la complexité de la nature humaine que sa rencontre nous oblige à embrasser qui nous permet de vraiment comprendre qui nous sommes. Sans la rencontre véritable de l’autre, nous ne serions pas grand-chose. Nous resterions intérieurement vides et infiniment seuls dans le décor de nos vies de fictions d’élégantes cuisines et de beaux grands salons.

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