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L’aide à mourir et la guerre : quand la mort devient une affaire d’État

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Auteur(s) Xavier Azalbert, France-Soir Publié le 19 août 2026 – 10:14

L’aide à mourir et la guerre : quand la mort devient une affaire d’État

France-Soir

Il était une fois des hommes qui mouraient sans avoir jamais demandé à mourir.

Sur les champs de bataille de l’Histoire, des millions de jeunes vies ont été fauchées non par la maladie ou la vieillesse, mais par la décision froide d’autres hommes. Des décisions prises dans des salons feutrés, des Conseils de Défense, des réunions d’intérêts stratégiques, économiques ou géopolitiques. Des morts pour des frontières, pour des contrats, pour des influences, pour des ombres. L’atrocité de la guerre n’est pas seulement dans le sang versé. Elle est dans le fait que la mort y est organisée, planifiée, justifiée… et presque toujours dissimulée derrière de grands mots : sécurité, liberté, civilisation, devoir.

Thucydide, dans son Histoire de la guerre du Péloponnèse, l’avait déjà vu avec une lucidité terrible : les hommes ne font pas la guerre pour les raisons qu’ils proclament. Ils la font pour le pouvoir, pour la crainte, pour l’intérêt. Et les morts, eux, paient le prix d’intérêts qui ne sont jamais vraiment les leurs. « La guerre, écrivait-il, est un maître violent. » Un maître qui impose la mort sans jamais demander le consentement de ceux qu’il envoie mourir.

Machiavel, plus de vingt siècles plus tard, dans Le Prince, allait encore plus loin dans le cynisme lucide : « Un prince ne doit avoir d’autre objet ni d’autre pensée que la guerre, et les règles et la discipline qui s’y rapportent. » Pour lui, le pouvoir n’a qu’une seule véritable obligation : se maintenir. La mort des autres n’est qu’un instrument parmi d’autres, justifié dès lors qu’elle sert la conservation de l’État ou du prince. La vertu n’est qu’un masque. La nécessité, elle, est la seule réalité.

Le 14 août 2026, le Conseil constitutionnel a validé la loi créant un droit à l’« aide à mourir ». Avec trois réserves d’interprétation, les Sages ont estimé que le texte était conforme à la Constitution. La liberté personnelle d’accéder à une substance létale, sous conditions strictes, a été reconnue. Une étape historique, disent les partisans. Une ligne rouge franchie, disent les opposants.

Et si l’on regardait cette décision à la lumière des guerres… et à la lumière de la vie politique française ?

Car la guerre, au fond, n’est-elle pas la plus ancienne, la plus massive et la plus cynique des « aides à mourir » ?
Sauf que, dans la guerre, la victime n’a pas demandé à mourir. Elle n’a pas exprimé un consentement libre et éclairé. Elle n’a pas choisi le moment, ni le moyen, ni même la cause réelle. Elle est morte pour des intérêts souvent obscurs, que les peuples découvrent parfois des décennies plus tard, quand les archives s’ouvrent et que les ombres se dissipent.

Dans l’édito précédent, j’avais évoqué l’éclipse des vérités : ces zones d’ombre qui entourent les décisions de pouvoir, les chiffres, les secrets d’État, les intérêts non avoués. La guerre est le terrain par excellence de ces éclipses. On y meurt pour des raisons que l’on ne connaît pas vraiment, ou que l’on ne veut pas regarder. On y meurt pendant que d’autres, à l’abri, décident.

Aujourd’hui, la République française ouvre un droit à mourir de façon assistée, encadrée, médicalisée. Le patient, en théorie, choisit. Le médecin valide. L’État organise le cadre juridique. C’est un progrès de la liberté individuelle, disent les uns. C’est une banalisation de la mort, disent les autres.

Mais une autre question, plus métaphorique et plus troublante encore, s’impose.

Selon un récent sondage, 70 % des Français estiment qu’aucune personnalité politique actuelle n’incarne un avenir positif pour la France. 71 % déclarent avoir honte d’Emmanuel Macron et souhaitent le voir partir, lui et son gouvernement. Une majorité écrasante exprime ainsi, de façon démocratique et pacifique, le désir de voir disparaître du paysage politique ceux qui, à leurs yeux, incarnent une forme de souffrance collective prolongée.

Dès lors, une interrogation ironique, mais non dénuée de gravité, surgit.
Cette nouvelle loi sur l’aide à mourir ne devrait-elle pas, par souci de cohérence, s’accompagner d’une forme adaptée d’« aide à mourir politique » ?
Non pas une violence, bien sûr, mais une procédure symbolique, démocratique et définitive de sortie de scène pour ceux dont le maintien au pouvoir est ressenti par une large partie du pays comme une source de souffrance durable. Car si les Français ne veulent pas leur mort physique, ils sont nombreux à vouloir leur disparition politique. Une « fin de vie » institutionnelle, librement consentie ou non, qui libérerait enfin la France de ce qui est perçu comme une longue agonie collective.

La métaphore est cruelle. Elle est aussi révélatrice.
Car elle pose la question centrale de cet édito :

Quand une société accepte d’organiser la mort de ceux qui la demandent, jusqu’où peut-elle continuer à organiser — ou à laisser s’éterniser — la présence de ceux dont le départ est massivement réclamé ?

Albert Camus, dans L’Homme révolté, écrivait : « La révolte naît du spectacle de l’injustice, de l’incompréhensible, de l’absurde. » Et plus loin : « On ne peut pas être du côté de ceux qui font l’histoire, mais de ceux qui la subissent. »
Camus refusait à la fois le suicide et le meurtre. Il refusait que la mort devienne un instrument de pouvoir, qu’elle soit choisie ou imposée. Pour lui, la seule dignité possible était de vivre et de résister dans un monde absurde, sans jamais accepter que la mort soit banalisée ou instrumentalisée.

Machiavel, lui, acceptait l’instrumentalisation. Camus la refusait. Entre les deux, notre époque hésite… et légifère.

La guerre révèle la capacité des hommes à faire mourir pour des intérêts obscurs.
L’aide à mourir révèle la capacité des hommes à faire mourir pour un choix individuel.
Et la vie politique française révèle, elle, la capacité d’une élite à rester en scène longtemps après que le peuple a cessé de croire à son utilité.

Entre ces trois formes de « fin de vie », il y a un espace de vérité que les sociétés préfèrent souvent laisser dans l’ombre :
Celui où le pouvoir, qu’il s’agisse de faire mourir ou de refuser de partir, finit toujours par être une affaire de volonté… et d’intérêt.

Thucydide l’avait compris il y a vingt-cinq siècles : les cités ne meurent pas seulement sous les coups de l’ennemi. Elles meurent aussi de leurs propres illusions, de leurs chefs qui s’accrochent, et de leurs peuples qui n’osent plus regarder la réalité en face.

Camus ajoutait : « Il faut imaginer Sisyphe heureux. »
Mais, pour imaginer Sisyphe heureux, encore faut-il que le rocher ne soit pas éternellement poussé par les mêmes hommes, au nom des mêmes intérêts obscurs.

La République des Lumières peut-elle encore supporter d’être éclairée… y compris sur la façon dont elle organise, ou laisse s’éterniser, la fin des vies — et la fin des règnes ?

Source : France Soir

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