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2 avril 2026
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« Si l’on considère les Sauvages comme des enfants, il faut reconnaître qu’il y en a des grands et des petits, et que tous ne peuvent pas être traités sur le même pied. »
Louis Rodrigue Masson, député conservateur, lors d’un débat en Chambre sur l’Acte des Sauvages de 1876
L’Acte des Sauvages a 150 ans.
Cette loi est sanctionnée le 12 avril 1876. Le Canada a neuf ans d’existence, et sa toute nouvelle Constitution lui donne le pouvoir sur « les Sauvages et les terres réservées pour les Sauvages ».
Le but est sans équivoque : l’assimilation. Les Sauvages doivent être « civilisés » et devenir Canadiens, pour leur bien.
Rebaptisé en 1927 Loi sur les Indiens, ce texte législatif a été modifié tout au long de ses 150 ans d’histoire et encadre encore aujourd’hui une partie importante de la vie des Premières Nations.
Voici en huit dispositions l’histoire tourmentée de l’Acte des Sauvages.
Avertissement : Nous utilisons dans ce texte les termes juridiques des lois de l’époque. Certains mots utilisés alors peuvent choquer dans le contexte actuel.

« Nos terres sont saccagées, nous ne trouvons même plus de quoi survivre. On s’est emparés de nos rivières pour qu’elles ne servent qu’à eux, les Blancs. »
Chef Dominique, Innu de la rivière Moisie, dans une lettre adressée au gouvernement canadien en 1865
Après la Conquête, dans sa Proclamation royale de 1763, George III affirme que les « nations de sauvages » sont essentielles à ses intérêts. Ces alliés disposent de centaines de guerriers et sont indispensables à la traite des fourrures. Le roi d’Angleterre leur reconnaît donc la possession d’immenses « pays de chasse ».
Un siècle plus tard, les guerres sont finies, et le commerce des fourrures est en déclin. La foresterie est le pilier économique du Canada et exige des terres. Les Premières Nations, constamment repoussées hors de leurs territoires traditionnels, sont terriblement appauvries.
L’Acte des Sauvages est adopté en 1876. Il fait des Sauvages des mineurs sous tutelle de l’État.
Photo: N.D. Photo, Collection Pierre Lepage Jeune fille huronne. 1907-1908« Ce projet a pour but de protéger les Sauvages et d’empêcher que les Blancs ne s’emparent de leurs terres. »
Hector-Louis Langevin, député conservateur, lors d’un débat en Chambre sur l’Acte des Sauvages de 1876
Des réserves existent déjà en 1876, souvent créées par des traités dans le cadre desquels des membres des Premières Nations cèdent leurs vastes territoires traditionnels sans toujours bien le comprendre. Ces terres sont aussi fréquemment accaparées illégalement par des entrepreneurs ou des colons.
Pour freiner les abus, l’Acte des Sauvages prévoit que la Couronne demeure propriétaire des terres de réserve et qu’elle seule est autorisée à les vendre ; les colons ne peuvent pas les acheter directement.
Aujourd’hui encore, c’est la Couronne qui est propriétaire des réserves autochtones.
Dans la Loi sur les Indiens, c’est le gouvernement — et non pas les Premières Nations — qui décide.
Seuls une personne de « sang sauvage », son épouse et ses enfants, peuvent habiter une réserve et y recevoir des services gouvernementaux.
Les Premières Nations ne retrouveront qu’en 1985 le pouvoir d’établir leurs propres critères d’appartenance.
« Il faut traiter les Sauvages comme des mineurs ou comme des Blancs. S’ils sont jugés assez intelligents pour exercer les droits des Blancs, ils ont la faculté de s’émanciper. »
David Laird, ministre libéral responsable des Autochtones, lors d’un débat en Chambre sur l’Acte des Sauvages de 1876
L’émancipation est la pierre angulaire de l’Acte des Sauvages et une voie vers l’assimilation. Un « Sauvage » estimé « civilisé » peut devenir Canadien. Le gouvernement planifie ainsi la disparition graduelle des Premières Nations.
Un « Sauvage émancipé » reçoit une terre en pleine propriété et les droits d’un citoyen canadien. En contrepartie, il n’est plus « réputé sauvage » et ne peut plus vivre dans sa communauté. S’il obtient un diplôme universitaire, il est automatiquement émancipé.
Ce principe est abrogé en 1985.

Une femme qui épouse un non-Sauvage perd automatiquement son statut. Et ses enfants aussi. Légalement, elle ne peut plus vivre dans sa communauté.
Au contraire, un homme qui épouse une non-Sauvage garde son statut, et sa femme l’obtient automatiquement ainsi que leurs enfants.
Des femmes autochtones ont mené une longue bataille devant les tribunaux canadiens et le Comité des droits de l’homme des Nations unies jusqu’à ce que cette disposition soit abrogée en 1985. Ces femmes ont alors pu retrouver leur statut d’Indienne et leur droit de vivre dans leurs communautés.
Le gouvernement estime que la résistance des gouvernements traditionnels freine ses politiques d’assimilation. Il impose alors l’élection au suffrage universel des chefs autochtones.
Cependant, dans les réserves, ce sont les agents des Affaires indiennes qui détiennent l’essentiel du pouvoir : ils appliquent la Loi sur les Indiens dans ses moindres détails, supervisent les élections, agissent comme juge de paix et délivrent les laissez-passer nécessaires pour sortir de la réserve.
Ces agents disparaissent dans les années 1960. Les chefs et les conseils de bande assument aujourd’hui l’application de la loi.
« Les marchands continuent de déboucher leurs bouteilles à notre détriment. Ils nous dépouillent de nos vêtements, de nos fourrures, de notre sucre, et même de la nourriture que nous donnons à nos enfants… Nous aimons les marchands, mais nous haïssons leur whisky. »
Les chefs de l’île Manitoulin, en 1841, cités dans le rapport Bagot de 1845
En 1845, le rapport Bagot décrit l’alcool comme un fléau dans les communautés autochtones. La vente d’alcool aux « Sauvages » est interdite ; l’ivresse, punie d’emprisonnement.
La loi est modifiée en 1985 : les conseils de bande ont depuis l’autorité sur la consommation d’alcool dans les réserves.
« Car l’enfant, pour être instruit, doit être séparé de sa famille. D’aucuns pourront dire que c’est cruel ; mais si nous voulons les civiliser, la séparation est nécessaire. »
Sir Hector-Louis Langevin, ministre fédéral des Travaux publics, le 22 mai 1883
En 1883, le gouvernement fait construire trois écoles industrielles dans l’Ouest, volontairement loin des communautés autochtones. Le recrutement échoue : les parents refusent de se séparer de leurs enfants et de les voir éduqués comme des Blancs. Des chefs réclament plutôt la construction d’écoles dans leurs communautés, comme le promettaient les traités.
En 1894, la loi est modifiée : la fréquentation des pensionnats pour Autochtones devient obligatoire sous peine d’arrestation des parents, voire des enfants.
En 2008, le premier ministre canadien Stephen Harper présente ses excuses aux Premières Nations pour ce système qui avait « deux objectifs : isoler les enfants et les soustraire à l’influence de leurs foyers, de leurs familles, de leurs traditions et de leur culture, et les intégrer par l’assimilation dans la culture dominante. Ces objectifs reposaient sur l’hypothèse que les cultures et les croyances spirituelles des Autochtones étaient inférieures », affirme-t-il alors.
En 2006, Thaddée André, chef de Mashteuiatsh (décédé en 2020), parlait des conséquences des pensionnats en ces termes : « Toute ma vie j’ai voulu être un Blanc! Mais je n’étais pas heureux! ».

Les Premières Nations résistent à l’Acte des Sauvages tout au long de son histoire, notamment par des lettres, des démarches et une délégation devant la Société des Nations, à Genève.
Dans les années 1920, le militant mohawk et vétéran de la Grande Guerre Fred O. Loft veut d’ailleurs réunir des fonds pour la Ligue des Indiens du Canada, dont il est membre fondateur. Son action politique se heurte par contre à l’opposition du gouvernement.
Une modification sera apportée à la Loi sur les Indiens en 1927 : les campagnes de financement pour la « poursuite d’une réclamation »seront alors interdites sans l’accord du gouvernement.
Cette disposition freinant la mobilisation politique des Premières Nations ne sera levée qu’en 1951.
Photo : Source inconnue Affiche interdisant la vente d’alcool aux « Sauvages », entre 1897 et 1902
Photo : Collection Pierre Lepage Pensionnat indien de Saint-Marc-de-Figuery, en Abitibi, Québec. Vers 1960.
Photo : Collection Pierre Lepage Pensionnat indien de Saint-Marc-de-Figuery, en Abitibi, Québec. Vers 1960.
Photo : Collection Pierre Lepage Fred O. Loft, Mohawk de la réserve des Six Nations de la rivière Grand, en Ontario, dans son uniforme des forces armées. 1918.
Photo : Collection Pierre Lepage Levi General (Deskaheh), chef héréditaire de la réserve ontarienne des Six Nations, à la Société des Nations, à Genève. Il souhaitait faire reconnaître la souveraineté de sa nation, rejetait l’application de la Loi sur les Indiens et contestait l’élection forcée de conseils de bande. 1923-1924.Au fil de son histoire, l’Acte des Sauvages, qui visait en principe le bien des Premières Nations, les a privés tour à tour de la garde de leurs enfants, de leur langue et de leur identité… Aucun autre Canadien n’a été soumis à ce régime de droit jugé discriminatoire à plusieurs égards par les tribunaux — et modifié en conséquence.
Cette loi a déjà fait l’objet d’importantes refontes en 1951 et 1985, mais elle est encore en cours de modification pour corriger les discriminations qu’elle a causées.


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