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Le talkie walkie grésille dans le camion. "Est-ce que tu peux me dire où tu es pour le moment ?" Le pompier de la zone Hainaut-Centre précise : "On va au G4, secteur Nord. Roger." OK reprend l'interlocuteur : "Tu me tiens au courant." Mercredi, à 10 heures, Grégory (53 ans), pompier depuis 25 ans, vient assurer la relève des hommes du feu qui se relaient pour combattre l'incendie qui a dévoré 3 000 hectares dans les Hautes Fagnes.
On se trouve en face du poste de commandement (PC) intégré, actuellement installé dans la salle de village à côté de l'église Saint-Wendelin à Sourbrodt (Waimes). C'est ici qu'on gère les opérations dans la zone incendiée, en liaison avec le centre de crise situé à Vottem. C'est aussi le quartier général des équipes de pompiers, de policiers, de la Croix-Rouge, de la Protection civile… qui viennent s'y ravitailler à midi et en fin de mission. Il a fallu reculer le PC plusieurs fois avec l'avancée des flammes et des fumées.
"Chapeau aux agriculteurs !"
Grégory débarque pour une première mission sur le grand incendie fagnard. "On vient en appui avec dix hommes pour un shift de 12 heures", explique-t-il. Sans compter les deux heures de route depuis Mons, et autant pour le retour. C'est une question de solidarité entre zones de pompiers, dit-il. Une sorte d'évidence dont il ne tire aucune vanité. "Ceux qu'il faut mettre à l'honneur, ce sont les agriculteurs qui ont tout arrêté pour venir avec leurs tracteurs et des citernes d'eau. Chapeau !"
À vingt kilomètres de là, sur le parking de la caserne, des pompiers de Stavelot, une opération car-wash est en cours pour les véhicules qui reviennent d'intervention dans les Hautes Fagnes. Kevin Lefèvre, 33 ans, nettoie son paquetage à grande eau. Il faisait partie des premières équipes à monter au front, vendredi après-midi, contre les flammes qui s'en prenaient au poumon vert des Ardennes.
Une fausse alerte
Un peu par hasard. Le service incendie de Stavelot est intégré dans la zone de secours 5, qui rassemble les communes de Stavelot, Aywaille, Lierneux, Malmedy, Stoumont, Trois-Ponts et Waimes, compte 8 pompiers professionnels et 220 volontaires. Dont Kevin, ambulancier de profession.
Kevin Lefèbvre, pompier volontaire à Stavelot. ©An. H.Le 14 août, il était sur un autre incendie, à Waimes, sans rapport avec celui qui a embrasé la tourbe. "C'était une fausse alerte. On a été redirigé vers les Fagnes avec le camion-citerne feux de forêt moyens". Un CCFM, dans le jargon pompier.
Un premier poste de commandement avait alors été établi au niveau de la Fagne des Deux-Séries, à proximité du rond-point Drossart, sur la commune de Baelen. "C'est là que tous les véhicules étaient réunis et dispatchés vers les différentes zones."
Vers 14 h 30, avec son collègue Alain, également chauffeur, ils arrivent à la destination qui leur a été désignée.
Un petit SMS pour rassurer la famille
Sur place, la scène est "vraiment très impressionnante". Les hautes flammes engloutissent la végétation. "On n'a pas l'habitude de voir ça. Plus on avançait, plus il y avait des risques. Dès qu'on avait la possibilité de retourner au camion, on envoyait un SMS à la famille, pour les rassurer." Sur le terrain, on ne capte pas toujours un réseau. Il prend aussi quelques photos pour montrer à ses gamins de 6 ans et 3 ans.
La mission dure jusqu'à samedi, vers 7 heures du matin. Deux heures plus tard, il est appelé pour une intervention dans sa zone ; le brasier dans les Fagnes s'ajoute aux missions habituelles. "Comme volontaire, on se remet dispo", sourit Kevin.
À 16 heures, il est "redéclenché" pour le grand incendie ; il en reviendra dimanche, à 11 heures du matin. "On ne dort pas beaucoup. On se repose un peu, quand on peut, dans le camion". Le trentenaire n'exprime aucune plainte, ne cherche pas d'apitoiement, n'affiche aucune fierté, sinon celle du devoir accompli.
Et si l'éco-anxiété était en réalité l'espoir de la jeune génération ? "Il faut abandonner les vieilles recettes""On va au front avec une mission"
Les rotations, qui durent huit heures, s'enchaînent. Quand on est pompier volontaire, il faut s'arranger avec son employeur pour se dégager du boulot. On a peur quand on se retrouve face à un tel feu ? "On n'y pense pas. On va au front avec une mission et un objectif." Il en convient. "C'est toujours un bonheur de rentrer à la maison." Fourbu, exténué, mais toujours prêt à repartir.
La fatigue marque aussi les traits de son patron, l'adjudant Yves Godefroid (45 ans). Le bip a sonné samedi, à trois heures du matin, alors qu'il dormait tranquillement dans sa maison, à Stavelot. Le gradé a rejoint la caserne avec deux autres hommes et un chauffeur pour relever ceux qui étaient partis vendredi après-midi.
Yves Godefroid, pompier professionnel à Liège et pompier volontaire à Stavelot. ©An. H.Il se rend vite compte qu'il s'agit d'une opération hors du commun. "Avec la sécheresse qui sévit, il y avait une attention pointée sur les Fagnes. À partir du moment où ça sonne la nuit et qu'on intervient en renfort d'autres zones, on se doute qu'on en a pour un moment."
Un pompier à la fois professionnel et volontaire
Des murs de flammes trouent la nuit. "C'est indescriptible en fait". En 26 ans de compagnonnage avec le feu, Yves Godefroid en a pourtant combattu des sinistres. Comme l'explosion de la rue Léopold, au centre de Liège, en janvier 2010 (14 morts et 19 blessés) ou, plus récemment, l'incendie de la Tour Kennedy, immeuble emblématique de 28 étages au centre-ville, le 24 juin 2024 (3 morts).
"Mon métier, c'est pompier professionnel, à Liège, depuis 2004. Et quand je suis en congé, je suis pompier volontaire à Stavelot depuis 2000." Un vrai passionné. Né à Trois-Ponts, stavelotain depuis toujours, Yves Godefroid a l'âme chevillée à sa région. "Je suis d'ici. Je ne partirai jamais." Il se désole devant le paysage noirci des Fagnes : "Cette merveille est brûlée sur une immense superficie. C'est notre poumon où on va se ressourcer en se promenant là-bas. Le dommage est inimaginable."
Une entraide immédiate
Mais plus encore que le spectacle des implacables flammes, ce sont les énormes moyens déployés et l'entraide immédiate qui ont impressionné le pompier au cœur de la première nuit. "Ça venait de tous les horizons, il y avait aussi bien des agriculteurs que des pompiers, des policiers, des hommes de la protection civile, des bénévoles… Des moyens extraordinaires ont tout de suite été mis en place. C'est une intervention gigantesque qui est en cours."
L'adjudant n'a pas beaucoup dormi depuis samedi. "Peut-être trois heures la nuit dernière. Je me retourne tout le temps… On ne dort pas beaucoup mais on boit du café. Ça nous permet de résister."
Les petits messages -" Ça va ?"- envoyés par ses deux ados, une fille et un garçon, quand il est en intervention sont aussi très précieux. "C'est ça qui me fait tenir le coup."
Pas question de prendre de risques en opération. "Je ne veux pas qu'ils se tracassent. On n'est pas à l'abri d'un accident, mais je ne suis pas une tête brûlée. Je fais attention à mes hommes et à moi aussi. Ici, dans les Fagnes, il n'y a heureusement pas eu de morts. Deux pompiers ont été intoxiqués mais je pense qu'ils sont tirés d'affaire."
Des messages de soutien en continu
La fumée s'est dissipée et l'odeur de brûlé s'est fortement atténuée dans les localités qui bordent le plateau calciné. Le vent qui a soufflé les derniers jours a fait office de ventilateur ; la pluie a ensuite pris le relais. Le grand incendie des Hautes Fagnes restera figé dans la mémoire de l'adjudant Godefroid comme une de ses plus grosses interventions. "Pas rien que pour le drame. Il est surtout gravé pour le sens de la solidarité et les gestes d'humanité".
Le pompier ouvre un carton posé sous son bureau. "Regardez : c'est le magasin de bricolage, un peu plus haut, qui nous a donné ces lunettes de protection". Avec un mot de la part de Laetitia, qui y travaille : "Force et courage à tous".
Des messages de soutien arrivent en continu sur son portable, dans ses courriels ou via Facebook. Ils proviennent d'amis, de proches, de connaissances plus lointaines, voire d'inconnus.
Incendie en Hautes Fagnes: "Ces particules sont les plus dangereuses car elles pénètrent dans les poumons et la circulation sanguine"Des "gougouilles" à volonté
"Un ami restaurateur au Mont-Rigi m'a contacté pour me dire qu'il avait placé des gougouilles et des boissons là-haut et qu'on pouvait se servir". Des gougouilles ? "Des petites choses à manger, des friandises et autres : c'est typiquement liégeois", rigole le pompier.
Au QG de Sourbrodt, on veille à remplir correctement les estomacs. "Hier soir, à 20 heures, on est allés là après l'intervention. Il y avait plusieurs plats comme de la potée liégeoise, des pâtes aux truffes, des desserts et du café. On a très bien mangé."
On sent l'homme du feu très touché par cette solidarité. "Cela me permet de garder foi en l'humanité. Même si on critique tout et tout le temps, en fin de compte, quand on est dans la merde, il y a toujours beaucoup de monde pour aider. C'est rassurant quand on voit ce qui se passe dans le reste du monde : se dire que la Belgique est là, solidaire. L'union fait la force. C'est même émouvant."
Ce midi, à la caserne de Stavelot, ce sera frites pour tout le monde. "La motivation est toujours présente mais avec les événements en cours, on sent encore plus la famille des pompiers en action. On remet notre matériel en ordre et on se prépare à repartir. Parce que ça peut sonner à tout moment pour un incendie de bâtiment ou un autre feu de broussailles, ailleurs."
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