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Josée Legault, héritière de David Lean

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Défenseurs de la démocratie ou enquêteurs opiniâtres, les journalistes sont aussi des personnages de fiction. Leurs multiples incarnations ont souvent modifié le regard du public, mais qu’en est-il de celui des principaux intéressés ? Dans la série 7e art et 4e pouvoir, Le Devoir donne la parole à des journalistes de tous les horizons pour connaître leur perception du métier à travers le cinéma.

Rencontrer Josée Legault, ce n’est pas seulement causer politique, un sujet qu’elle couvre avec dévotion depuis 30 ans. Celle qui a débuté au Devoir en 1995 avant de laisser sa marque dans d’autres médias (Voir, The Gazette, L’Actualité) affiche une évidente passion pour le présent, mais dans une perspective historique. Ce n’est guère étonnant de la part de cette double diplômée en histoire et en sciences politiques de l’UQAM. Chroniqueuse au Journal de Montréal depuis 2013, invitée à de nombreux panels, dont à Radio-Canada, elle ne cache ni ses convictions ni certains chapitres plus difficiles de sa trajectoire personnelle. Mais à l’entendre parler des films qu’elle adore et des cinéastes qu’elle vénère, on se dit qu’elle aurait tout aussi bien pu devenir critique de cinéma.

Quels furent vos premiers contacts avec le septième art, et comment cette passion a-t-elle pris racine ?

Tout a débuté dans le sous-sol d’une église du quartier Saint-Michel, à Montréal, là où j’ai grandi. Un prêtre organisait des projections le samedi après-midi et il adorait les films du studio Hammer, les histoires de vampires et de loups-garous ; comme on dit, je suis tombée dans la marmite ! Mais le véritable choc s’est produit à l’âge de 14 ans dans un cinéma de la rue Papineau. On y présentait, quelques années après sa sortie, Le Docteur Jivago [Doctor Zhivago, 1965], de David Lean, et il fallait avoir 16 ans pour être admis. J’ai demandé la permission à ma mère, je me suis acheté du maquillage pour la première fois afin de paraître plus vieille… et j’étais littéralement toute seule au milieu de cette grande salle.

Qu’avez-vous ressenti devant ce film grandiose ?

Ce fut non seulement le début de mon amour pour le cinéma, mais la source de quelques-uns de mes intérêts, dont celui pour la Russie et l’Ukraine, que j’étudierai plus tard au baccalauréat en histoire à l’UQAM. Ce film illustre une grande histoire d’amour impossible sur fond de révolution [bolchévique en 1917], et m’a permis de connaître cette période déterminante. Par la suite, je me suis procuré, et j’ai toujours conservé, les œuvres complètes de Lénine ! Et que dire de cette succession de paysages magnifiques, sans compter la présence de l’actrice Geraldine Chaplin, alors que je vouais déjà un culte à son père, le célèbre Charles Chaplin. Le Docteur Jivago a lancé ma longue fréquentation des salles de répertoire, aussi bien le Ouimetoscope que le Cinéma V, où j’ai découvert d’autres films exceptionnels, comme Les enfants du paradis [de Marcel Carné, 1945], une autre histoire d’amour impossible, et surtout Le bébé de Rosemary [Rosemary’s Baby, 1968], de Roman Polanski.

Est-ce que le parfum de scandale qui l’entoure depuis des décennies vous a éloignée lui ?

Bien des gens ont pris leurs distances de l’homme pour les raisons que l’on sait, et j’en suis. Mais il reste que, comme cinéaste, Roman Polanski a tout de même signé de grands films, et Rosemary’s Baby est, de mon point de vue, un véritable chef-d’œuvre. Chaque visionnement me fait découvrir de nouvelles choses, et ce film illustre brillamment le triomphe du mal sur le bien. Au fond, c’est l’histoire inversée de Jésus-Christ, la naissance de sa version diabolique. Rappelons que ce fut tourné par un survivant de l’Holocauste. Il y a aussi quelque chose de prémonitoire, et de troublant, devant le fait que tout se déroule dans un immeuble, le Dakota, à New York, là où habitera John Lennon. Au début du film, la caméra est placée à l’extérieur, à l’endroit exact où il sera assassiné, le 8 décembre 1980…

À la suite du décès de l’animateur René Homier-Roy, vous lui avez rendu hommage dans une de vos chroniques, car il fut important dans votre parcours cinéphilique.

C’est René Homier-Roy qui m’a aiguillée vers le Festival des films du monde (FFM), dans les années 1980, au moment de son âge d’or. Alors étudiante, je n’avais pas les moyens de me payer des vacances, mais je faisais des économies pour assister au FFM. Je visionnais quatre films par jour pendant dix jours. Ce qui était formidable, c’est que la sécurité n’était pas aussi omniprésente que maintenant. Les stars, on pouvait les croiser un peu partout. Lors d’une projection matinale, Philippe Noiret était assis juste à côté de moi ! Et cette époque coïncidait avec un autre âge d’or : celui où les gens se comportaient avec respect dans les salles, et pas qu’au FFM. Aujourd’hui, cette politesse a disparu, les gens se croient dans leur salon, le verbiage est devenu insupportable, et, depuis la pandémie, je ne vois plus de films au cinéma. J’ai fréquenté les salles pendant des décennies ; je m’accorde maintenant le droit de ne plus y aller…

Parfois, dans vos chroniques et en entrevue, vous évoquez votre enfance dans un milieu social et familial difficile. Pour le décrire, vous avez déjà eu cette formule percutante : « C’était Léolo sans le tragique. » En quoi ce film de Jean-Claude Lauzon, réalisé en 1992, se compare-t-il à ce que vous avez vécu ?

Il s’agit d’un film miroir. Je retrouvais mon quartier, moitié canadien-français et moitié italien, de même que les appartements trop petits, mal isolés, et cette vie de locataires qui déménagent d’une année à l’autre, mais sans jamais trouver mieux. Le personnage de Léolo tombe amoureux d’une jeune Italienne, ce qui symbolise aussi le désir de découvrir autre chose, un autre univers. Le film est à la fois plus cru et plus onirique que la réalité de ma jeunesse, mais une chose demeure : il y avait la même misère culturelle. Mon désir de m’en éloigner à l’époque ressemble à celui de bien des transfuges de classe, dont on parle beaucoup ces temps-ci. Je serai honnête avec vous : je n’ai vu Léolo qu’une seule fois, au cinéma, et je n’ai jamais pu le revoir. Ce film est trop dur, il m’a bouleversée, et, quand j’en ai témoigné dans une chronique au moment de la mort du cinéaste [le 10 août 1997], j’ai reçu une avalanche de messages qui disaient la même chose : « Léolo, c’est ma vie, c’est mon enfance. » Mais attention, des familles équilibrées, il y en avait aussi dans ces quartiers. Moi, disons que je suis mal tombée…

Au début des années 2000, vous quittez le monde des médias pour devenir conseillère du premier ministre du Québec Bernard Landry. Vous ne serez plus dans son entourage à l’époque d’À hauteur d’homme (2003), de Jean-Claude Labrecque, mais votre regard sur ce documentaire est-il teinté de votre expérience ?

Jean-Claude Labrecque croyait sûrement qu’il allait filmer le récit d’une victoire ; l’entourage de Bernard Landry était persuadé d’obtenir un troisième mandat pour le Parti québécois. Et on sous-estimait l’adversaire, Jean Charest, ce qui est une grave erreur en politique. Dans le film, on nous montre la manière dont Bernard Landry se prépare pour le débat des chefs, une bien mauvaise préparation, et Charest l’a facilement piégé à ce moment-là. Landry a alors perdu pied, il était fâché et à côté de ses pompes. Le film s’est alors transformé en procès contre les journalistes parce que, quand ça va mal, on tire sur le messager. J’ai eu beaucoup de peine quand j’ai vu ce film la première fois. Je l’ai revu l’an dernier, et cela a confirmé ce que je pensais déjà. Mais Jean-Claude Labrecque demeure un grand cinéaste.

Si vous aviez la possibilité de choisir une figure journalistique et politique pour la transformer en personnage de cinéma, sur qui s’arrêtait votre choix ?

La quintessence du journaliste-animateur de télévision restera toujours Pierre Nadeau. Il était très séduisant — il le savait et aurait été fou de ne pas le savoir ! —, mais sans jamais rien sacrifier à la rigueur. Tout le contraire de ce que l’on voit dans Anchorman [d’Adam McKay, 2004], une véritable religion pour moi, tant j’aime ce film ! [Rires] Du côté politique, comment se fait-il que nous n’ayons pas quantité de films et de séries sur Jacques Parizeau ? Sa phrase malheureuse lors de la défaite du référendum de 1995 représente l’arbre qui cache la forêt, des décennies de dévouement et de sacrifices pour le Québec. Il n’était pas aimé au Canada anglais, et pour une raison simple : il n’avait peur ni de Bay Street ni de Wall Street. Sa vie et son œuvre feraient un grand film.

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