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FIGAROVOX/TRIBUNE - La science ne devrait pas être une dépense secondaire car elle est essentielle pour l’avenir du pays, estiment les deux anciens ministres. Du progrès scientifique dépend en effet la souveraineté de notre pays, assurent-ils.
Passer la publicité Passer la publicitéJean-Pierre Raffarin, ancien premier ministre, est président de la Fondation Prospective et Innovation (FDI). Agnès Buzyn, ancienne ministre des Solidarités et de la Santé, est présidente d’Evidences.
Au moment où la France se dote, dans les conditions difficiles que l’on sait, d’un budget pour l’État, une question centrale demeure largement absente du débat public : quel rôle stratégique notre pays assigne-t-il à la science dans sa souveraineté ? Quels moyens y consacre-t-il et au nom de quelle vision de long terme ? On qualifie de « régaliennes » ces fonctions que l’État ne peut ni déléguer ni abandonner sans se déposséder de sa souveraineté : défendre le territoire, rendre la justice, lever l’impôt, garantir la monnaie. Elles engagent le plus haut niveau de responsabilité politique, car elles conditionnent l’existence même de l’État et sa capacité à agir dans le temps long.
Or, en France, la recherche scientifique demeure traitée comme une politique sectorielle ordinaire, soumise aux arbitrages de court terme. Le signal est limpide : faible visibilité politique du budget de la recherche, déclassement symbolique de ses responsables, et surtout niveau d’investissement historiquement bas. En 2023, la dépense publique de recherche est tombée à 0,74 % du PIB et même à 0,59 % si l’on isole l’investissement réel pour l’avenir1, plaçant la France au 16ème rang européen. Cette situation repose sur une illusion persistante : celle selon laquelle le secteur privé pourrait se substituer à l’État dans l’effort scientifique. Si tel était le cas, la recherche privée aurait pris le relais de l’investissement public. Elle ne l’a pas fait. Car la science ne produit pas des rendements immédiats, mais des biens collectifs, incertains, cumulables, dont les effets structurants se déploient sur plusieurs décennies.
La science n’est pas un simple moteur de croissance ; elle constitue une infrastructure durable de souveraineté.
L’histoire politique est sans ambiguïté : les grands foyers scientifiques ont toujours coïncidé avec des pôles de puissance. La formule attribuée à Francis Bacon « ipsa scientia potentia est » rappelle que la connaissance n’est pas seulement utile : elle est émancipatrice. La science n’est pas un simple moteur de croissance ; elle constitue une infrastructure durable de souveraineté. Les travaux de Philippe Aghion et de ses collègues l’ont démontré empiriquement : ce sont les investissements publics ciblés dans l’excellence académique qui stimulent l’effort de recherche privée, et non l’inverse. En France, les Laboratoires d’excellence (Labex), promus et financés par l’État, ont entraîné une augmentation significative de l’intensité de R&D des entreprises partenaires. Autrement dit, l’investissement public n’évince pas l’initiative privée : il la rend possible.
À l’inverse, exiger de la science une rentabilité immédiate affaiblit sa puissance, en sacrifiant la recherche fondamentale et les sciences humaines, là même où naissent les ruptures décisives qui procèdent toujours d’un patient effort collectif. Les innovations de rupture procèdent rarement d’une logique d’optimisation incrémentale : elles naissent le plus souvent de la recherche fondamentale, soutenue sur le temps long.
À l’heure des dépendances technologiques, des rivalités géopolitiques et des crises climatiques et sanitaires, traiter la science comme une variable d’ajustement budgétaire constitue une faute stratégique. Pour la France comme pour l’Europe, le seul leadership crédible est celui d’une puissance scientifique au service du progrès humain. Il est temps d’en tirer toutes les conséquences. La politique scientifique n’est ni un luxe, ni un supplément d’âme, ni un simple levier de croissance. Elle est une mission régalienne. Au même titre que la défense ou la justice — car elle en est désormais la condition de possibilité.


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