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FIGAROVOX/TRIBUNE - Le leader insoumis a multiplié les attaques contre le collectif contre l’antisémitisme « Nous Vivrons » durant un meeting à Roubaix. Ses propos se sont notamment appuyés sur de vieux poncifs judéophobes, déplore la rabbine Myriam Ackermann-Sommer.
Ancienne élève de l’École normale supérieure, Myriam Ackermann-Sommer est rabbine. En 2025, elle a publié Les Nouveaux Moutons De Panurge chez Albin Michel.
Les Juifs de France ne croyaient sans doute plus que le héraut de la France insoumise pût encore les décevoir ; ils eurent tort. Jean-Luc Mélenchon réussit l’exploit d’invoquer dans son grand meeting à Roubaix l’imaginaire des forces occultes qui « tireraient les ficelles », poncif antisémite éculé, à propos du collectif juif Nous Vivrons, qui ne cesse de courageusement se mobiliser, entre autres, contre les lâchetés de nombreux états-majors de LFI en matière d’antisémitisme. La formule exacte vaut d’être rapportée, fût-ce uniquement pour la conspuer : « Ce sont des individus de circonstance, qui sont là pour s’agiter au bout des fils, comme des marionnettes dont les tireurs de fils sont ailleurs ».
L’air de l’orateur est entendu – sa petite phrase, savamment calculée. Tout ici pointe vers le dog whistle : un mode d’expression qui, sous couvert de métaphores apparemment générales et socialement acceptables, mobilise des codes et des images historiquement associés à l’antisémitisme, parfaitement identifiables par un public initié à sa grammaire. Le dog whistle fonctionne sur le mode de la complicité, du clin d’œil, offrant à son auteur la possibilité de nier toute intention explicite. La dernière métaphore mélenchonienne continue de broder le fil des caricatures afférentes aux Protocoles des Sages de Sion, du Juif agissant dans l’ombre, téléguidant la politique et les médias. Un imaginaire qui semble avoir retrouvé une certaine vivacité ces dernières années. On se souvient notamment de la caricature de Letko à Avignon en juin 2022, représentant Emmanuel Macron en marionnette manipulée par un Jacques Attali dont les traits rappelaient les codes iconographiques antisémites classiques. Plus récemment, j’ai directement contribué à la dénonciation d’une caricature similaire située rue de la Fontaine au Roi, qui représentait cette fois un Netanyahou grimé en boucher, pilotant à distance une marionnette à l’effigie du président français.
Jean-Luc Mélenchon n’en est pas à son coup d’essai : la répétition disqualifie la fable du « dérapage ». Dès le 13 décembre 2019, au chevet de Jeremy Corbyn, il transforme l’accusation d’antisémitisme en manœuvre, convoquant « le grand rabbin d’Angleterre », des « réseaux d’influence » du Likoud, puis les « oukases arrogantes » du CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France) — l’imaginaire du lobby, de l’injonction, de l’arrogance, posé d’un bloc. En juillet 2020, sur BFMTV, il déclare encore : « Je ne sais pas si Jésus était sur la croix. Je sais qui l’y a mis, paraît-il, ce sont ses propres compatriotes », phrase qui ressuscite le schéma infamant du « peuple déicide » que l’historien Robert Hirsch rappelle être l’un des fondements les plus anciens de l’antisémitisme chrétien. En octobre 2021, parlant de Éric Zemmour, il évoque des « scénarios culturels liés au judaïsme » au cœur de son rejet de la créolisation, comme si la judéité de Zemmour essentialisait et expliquait sa pensée réactionnaire. Le 23 octobre 2023, visant Yaël Braun-Pivet, il écrit qu’elle campe à Tel-Aviv, avec toute l’accusation d’allégeance à un régime étranger que la formule comporte. Le 2 juin 2024, il décrète que « l’antisémitisme reste résiduel en France », dans un exercice très poussé de déni du réel. Le 23 août 2024, il affirmait encore que la Shoah était un « massacre » (le terme de génocide est évacué) fondé sur la religion (sic), forme explicite de révisionnisme qui retire la dimension ethnique et raciale fondamentale à la compréhension de la Shoah. Du juif arrogant au juif déicide, du « communautariste » au « sioniste », de l’agent étranger au colon : tout y passe, et rien n’est jamais vraiment désavoué.
Je fais partie de ces Juifs et Juives de France qui ont, dans leur jeunesse, voté pour Jean-Luc Mélenchon. Je fais partie de ceux et celles qui ne feront plus jamais la même erreur.
Myriam Ackermann-SommerLa pomme ne tombe jamais loin de l’arbre, et on constatera ainsi le mimétisme pratiqué par la garde rapprochée de Mélenchon. Le même David Guiraud qui tweetait à propos des « dragons célestes », célèbre formule employée en ligne par des sphères antisémites, parle de l’intervention de Nous Vivrons comme une « petite agitation des pro-Israéliens », assimilant ainsi une association juive de lutte contre l’antisémitisme à des agents sionistes, dépossédant encore leurs militants de la sincérité de leur combat en tant que personne concernée par le sujet. Sur un tout autre sujet, mais dévoilé au même moment, on apprend que Rima Hassan, la même qui a relayé les théories complotistes des Khazars et des Sémites il y a quelques mois, devait participer à une conférence de la chaîne qatarienne Al Jazeera aux côtés de Khaled Mechal, dirigeant du groupe terroriste Hamas, et du ministre des Affaires étrangères du régime des Mollahs, avant d’annuler sa venue. Rien d’étonnant à ce que ce soit au sein d’une manifestation LFI que, il y a quelques mois à peine, à Saint-Maur-des-Fossés, on ait entendu hurler « sale juif ». Nous ne sommes pas dupes.
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Je fais partie de ces Juifs et Juives de France qui ont, dans leur jeunesse, voté pour Jean-Luc Mélenchon. Je fais partie de ceux et celles qui ne feront plus jamais la même erreur. Malheureusement, LFI n’a que faire de telles pertes : insignifiantes sur le plan du nombre, interprétées comme une machination ourdie par ceux dont l’unique objectif est de liquider un présidentiable. En nourrissant la méfiance, une telle rhétorique renforce les fantasmes complotistes. LFI s’était déjà illustrée par le déploiement de la théorie du « rayon paralysant », qui signifie, dans la continuité des analyses de Milo Lévy-Bruhl, que l’accusation d’antisémitisme ne dit plus rien du réel, et qu’elle n’est plus qu’un outil de diabolisation. La sionisation des juifs nous paraît poursuivre, si ce n’est aggraver cette logique. La phrase prononcée à Roubaix refuse en effet aux Juifs et Juives de France leur voix de citoyens autonomes. Qu’ils parlent, et on les soupçonnera d’être les ventriloques d’une puissance décrite comme néocoloniale et génocidaire. En somme, faire de Nous vivrons des agents israéliens réussit l’exploit, dans un grand retournement des valeurs, de confirmer LFI dans ses luttes.
Qu’un responsable politique de premier plan, plusieurs fois candidat à l’élection présidentielle, continue de convoquer les mêmes images, les mêmes sous-entendus, les mêmes mises en cause, contribue à attiser les flammes de l’antisémitisme en France. Alors qu’une école juive, celle de Beth Hannah dans le 19e arrondissement de Paris, vient de faire l’objet de dégradations antisémites, nous ne pouvons ni ne devons plus tolérer ce qui apparaît comme une stratégie consciente, qui rend pensable, voire acceptable, de nourrir à pas feutrés la bête immonde.


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