Affaire des fonds propres de l’UBS, critiques citoyennes contre la Big Pharma ou l’agriculture intensive et ses intrants chimiques, cynisme des Big Oil avec leurs entrées à la Maison-Blanche pour continuer à forer partout jusqu’à la dernière goutte de pétrole disponible… Les colonnes de nos médias sont pleines d’exemples où l’opinion publique relève, inquiète, les manœuvres obscures du grand capital pour peser sur les décisions politiques au détriment de l’intérêt des citoyens, des populations autochtones, de la biodiversité et du bien commun. Et elles ont leurs exécutants: les lobbyistes.
Le mot lui-même paraît pourtant bien innocent. En anglais, lobby signifie «vestibule». Au 17e siècle, c’est l’antichambre de la Chambre des communes, où les citoyens et les représentants d’intérêts pouvaient aborder les députés avant leurs séances. Par glissement, le lieu a fini par désigner l’activité puis les personnes qui la pratiquent. Le métier prend vraiment son essor aux Etats-Unis au 19e siècle, notamment dans le cadre de l’attribution des concessions de chemins de fer et de canaux. Il sera peu à peu réglementé, légèrement, au 20e siècle, sans perdre cependant sa réputation sulfureuse.
Eh bien, je l’avoue: j’ai été lobbyiste.
Les intérêts de Swisscom
Car ce métier a aussi sa raison d’être et sa noblesse. Les entreprises ont des intérêts légitimes à défendre: la prospérité de leurs affaires, celle de leurs employés, clients, fournisseurs et actionnaires. Et les élus doivent trancher sur des sujets toujours plus nombreux, variés et complexes. Ils ont besoin de comprendre ces sujets et d’être informés avant de décider. Et pour bien décider, ils doivent aussi connaître les intérêts des différentes parties prenantes concernées.
Quand j’étais chez Swisscom, je rencontrais ainsi une fois par an les conseillers d’Etat romands en charge de l’économie pour les informer sur les grandes évolutions technologiques à venir (déploiement de la fibre optique, de la 4G puis de la 5G) et sur les contraintes de l’entreprise en termes de déploiement territorial de ces technologies.
Je répondais alors à leurs questions et inquiétudes sur, par exemple, le fossé numérique ville-campagne ou les effets sur la santé. Toujours avec une certaine subjectivité, mais en toute transparence.
Ceux qui ne disent pas leur nom
Seulement voilà: toute qualité humaine, quand elle s’exprime trop fortement, devient un défaut. La gentillesse devient obséquiosité, la prudence couardise et l’aisance verbale bavardage. Le lobbying n’échappe pas à la règle. Il déraille quand il agit dans l’ombre, caché derrière de pseudo-think tanks, des fondations, des groupements d’intérêts économiques qui ne disent pas leur nom, quand il place la défense de ses intérêts particuliers avant la considération pour le bien commun, quand il cherche à inonder les scientifiques, les décideurs politiques et les administrations de prébendes diverses, grâce à d’importants moyens financiers occultes.
Les exemples ne manquent pas. L’historienne des sciences Naomi Oreskes en a dressé un inventaire accablant dans Les Marchands de doute (Le Pommier, 2012), coécrit avec Erik M. Conway.
Un capitalisme responsable et raisonné ne bâillonne personne, pas même les entreprises: toutes les parties prenantes doivent pouvoir s’exprimer. Et il revient à nos élus de créer le cadre qui assure un sage équilibre entre leurs intérêts, y compris ceux des sans-voix comme la nature et ses animaux, afin de préserver l’intérêt général.
Le lobbyiste a toute sa place dans le vestibule. Mais c’est dans la salle que l’on décide.


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