Quatre écureuils gris américains. C’est tout ce qu’il a fallu pour bouleverser durablement l’écosystème forestier du nord de l’Italie. En 1948, ces rongeurs originaires de Washington D.C. sont relâchés à Candiolo, près des forêts de Stupinigi au sud de Turin, dans le Piémont. Les écureuils gris ont été introduits en Amérique du Nord vers l’Italie à partir de 1948, la première introduction concernant quatre individus venus de Washington D.C., relâchés à Candiolo, près des forêts de Stupinigi juste au sud de Turin. Personne, à l’époque, n’imagine que ce geste anodin allait déclencher l’une des invasions biologiques les plus étudiées d’Europe.
À retenir
- Un cadeau diplomatique oublié de 1948 a déclenché une invasion biologique majeure en Europe
- Le virus de l’écureuil gris : inoffensif pour lui, dévastateur pour le roux
- Une fenêtre d’action reste ouverte avant que la menace ne franchisse les Alpes
Sommaire
- Un cadeau diplomatique aux conséquences insoupçonnées
- Le parapoxvirus, une arme silencieuse
- Une compétition qui suffit à faire disparaître le roux
Un cadeau diplomatique aux conséquences insoupçonnées
L’anecdote a de quoi surprendre : selon une chronique du magazine Scientific American, l’invasion italienne remonte à 1948, quand un ambassadeur américain a offert quatre de ces adorables bestioles en cadeau. Un présent diplomatique, un parc du Piémont pour l’agrémenter, et voilà comment une espèce nord-américaine pose pied en Europe continentale pour la première fois. Les animaux se sont échappés et n’ont cessé d’étendre leur territoire de façon exponentielle depuis.
D’autres lâchers suivront, moins connus mais tout aussi déterminants. En 1966, cinq individus sont relâchés dans le parc Villa Groppallo à Gênes, en Ligurie, tandis qu’une introduction à Trecate, en Lombardie, en 1994, semble correspondre à une translocation illégale d’écureuils gris depuis le Piémont. Trois foyers, trois points de départ pour une colonisation qui ne s’est jamais arrêtée. Aujourd’hui, ces écureuils gris introduits en Italie du Nord en 1948 ont causé des dégâts aux plantations commerciales de peupliers et ont remplacé l’écureuil roux natif sur la majeure partie des 350 km² de la plaine du Pô piémontaise qu’ils occupent désormais. Une surface grande comme l’agglomération lyonnaise, entièrement vidée de son espèce indigène.
Le parapoxvirus, une arme silencieuse
Le vrai danger ne tenait pas qu’à la taille ou à l’appétit de ces nouveaux venus. L’écureuil gris peut porter sans être affecté un pathogène, un parapoxvirus, et le transmettre à l’écureuil roux, pour qui l’infection s’avère létale. : porteur sain d’un côté, mortalité quasi systématique de l’autre. Un déséquilibre biologique qui rappelle, toutes proportions gardées, ce qu’on observe avec certaines maladies transmises par des espèces invasives à travers le monde.
Le mécanisme a été particulièrement bien documenté outre-Manche. Les écureuils gris agissent comme réservoir d’un virus de la variole de l’écureuil, potentiellement fatal pour l’écureuil roux, alors qu’il ne semble pas pathogène pour l’écureuil gris. En Grande-Bretagne, ce virus a accéléré de façon spectaculaire le déclin des populations rousses, transformant une compétition déjà défavorable en véritable hécatombe locale.
Le Piémont, pourtant berceau de l’invasion continentale, présente ici une particularité qui mérite d’être soulignée. Des travaux de recherche récents notent que les populations de gris présentes en Europe continentale se trouvent uniquement en Italie, ce qui constitue plutôt une bonne nouvelle pour la conservation de l’écureuil roux à l’échelle du continent, en partie parce que le pathogène paraît absent en Italie, où c’est davantage le facteur alimentaire qui semble expliquer l’élimination progressive de l’écureuil roux par l’écureuil gris. Le virus qui décime les populations britanniques n’a donc, pour l’instant, pas franchi les Alpes avec la même virulence. Une nuance de taille, souvent oubliée quand on raconte cette histoire.
Une compétition qui suffit à faire disparaître le roux
Même sans l’accélérateur viral, le simple rapport de force biologique fait son œuvre. L’écureuil gris est plus gros, pour un poids moyen à l’âge adulte de 550 grammes contre 350 grammes pour le roux. Cette différence de gabarit, couplée à une meilleure gestion des réserves hivernales, change tout. La masse corporelle plus importante de l’écureuil gris lui assure une meilleure survie hivernale et une entrée en reproduction dans de meilleures conditions, tandis que la présence du concurrent américain provoque chez le roux une réduction de la croissance corporelle des jeunes et sub-adultes ainsi qu’une moins bonne condition physique des femelles reproductrices, ce qui fait chuter leur fécondité et le nombre de portées par an.
Résultat sur le terrain ? Sans surprise. Une étude menée sur la colonie piémontaise a montré que l’écureuil roux disparaît des zones colonisées par l’écureuil gris, et que les dégâts liés à l’écorçage et à l’alimentation sont considérables. Les forestiers s’en inquiètent aussi pour une autre raison : les gris s’attaquent à l’écorce des feuillus pour atteindre la sève, ce qui peut fragiliser voire tuer certains arbres, une menace directe pour les plantations de peupliers de la plaine du Pô.
La progression reste toutefois plus lente qu’en Grande-Bretagne, justement parce que le parapoxvirus n’a pas (encore) pris racine côté italien. La croissance des populations et leur expansion depuis l’introduction de 1948 ont été plus lentes qu’en Grande-Bretagne, un sursis relatif qui laisse aux scientifiques et gestionnaires du territoire une fenêtre pour agir avant que l’espèce ne franchisse durablement les Alpes vers la France et la Suisse. Un cadeau de 1948 continue, presque quatre-vingts ans plus tard, à réécrire la carte forestière d’un continent entier.
Sources : notre-planete.info | sosecureuilroux.fr


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