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Donald Trump impose des tarifs douaniers, bouleverse les chaînes d’approvisionnement mondiales et provoque des mesures de représailles de la part de plusieurs partenaires commerciaux des États-Unis.
Pourtant, les prix à l’épicerie augmentent moins rapidement chez nos voisins du sud qu’au Canada.
Pour l’économiste agroalimentaire Sylvain Charlebois, cette comparaison devrait forcer le Canada à regarder au-delà de Washington lorsqu’il cherche les responsables de la hausse du panier d’épicerie.
Dans une chronique publiée dimanche dans le Toronto Sun, le directeur du Laboratoire de sciences analytiques en agroalimentaire de l’Université Dalhousie soutient que les tarifs américains et les perturbations internationales n’expliquent qu’une partie du problème. Selon lui, l’écart avec les États-Unis révèle surtout les faiblesses structurelles du système alimentaire canadien : manque de capacité de transformation, marché trop petit et fragmenté, dépendance aux importations, concurrence limitée et coûts réglementaires plus élevés.
Une conclusion particulièrement inconfortable au moment où Ottawa présente régulièrement les turbulences commerciales internationales comme une menace importante pour le coût de la vie.
Les prix ont augmenté beaucoup plus rapidement au Canada
La comparaison avancée par Charlebois est frappante.
Selon ses calculs à partir des indices officiels, entre janvier 2025 et juillet 2026, l’indice global des prix alimentaires aurait progressé d’environ 8,5 % au Canada, contre seulement 4,4 % aux États-Unis.
Charlebois reconnaît toutefois lui-même que cette première comparaison amplifie quelque peu l’écart. Le congé temporaire de TPS et de TVH accordé au Canada à l’hiver 2024-2025 avait momentanément réduit les prix affichés dans les restaurants avant que la taxe revienne, ce qui fausse le point de départ de l’indice alimentaire global.
Il préfère donc comparer uniquement les aliments achetés en magasin.
L’écart demeure important : selon les calculs qu’il présente, les prix à l’épicerie auraient augmenté d’environ 5,8 % au Canada, contre 3,4 % aux États-Unis, entre janvier 2025 et juillet dernier.
Autrement dit, malgré la guerre commerciale menée par l’administration Trump, les prix des aliments en magasin auraient augmenté environ 70 % plus rapidement au Canada qu’aux États-Unis sur cette période.
Les plus récentes données officielles confirment que la pression demeure élevée ici. Statistique Canada indiquait que les aliments achetés en magasin coûtaient encore 3,1 % plus cher en juillet 2026 qu’un an auparavant. Aux États-Unis, le Bureau of Labor Statistics évaluait à 2,2 % la hausse annuelle des aliments consommés à domicile en août.
Le phénomène ne peut donc difficilement être attribué simplement à Donald Trump.
Même les chocs internationaux frappent plus durement le Canada
Cela ne signifie pas que les facteurs étrangers sont imaginaires.
La Banque du Canada a elle-même conclu que la remontée de l’inflation alimentaire canadienne en 2025 provenait en grande partie de l’augmentation du coût des importations.
Dans une analyse publiée en février, la Banque du Canada expliquait que la dépréciation importante du dollar canadien à la fin de 2024 avait contribué à faire grimper rapidement le prix des aliments importés. Les mauvaises récoltes et les phénomènes météorologiques ont également frappé le café et le cacao, tandis que le prix du bœuf subissait la pression de la sécheresse, du coût de l’alimentation animale et de la faiblesse des troupeaux.
La distinction soulevée par Charlebois est ailleurs : les États-Unis ont eux aussi subi plusieurs de ces chocs.
Ils importent du café. Ils achètent du cacao sur les mêmes marchés mondiaux. Leurs producteurs agricoles doivent également composer avec la météo, les coûts des intrants et les perturbations commerciales.
Mais leur système alimentaire dispose d’un coussin beaucoup plus important.
Avec environ 350 millions de consommateurs, une immense production agricole intérieure et une capacité de transformation agroalimentaire considérable, les entreprises américaines peuvent produire à plus grande échelle, répartir leurs coûts fixes sur davantage d’unités et changer plus facilement de fournisseurs lorsqu’un problème apparaît.
Le Canada possède un marché beaucoup plus petit et dispersé géographiquement. Il exporte énormément de matières premières agricoles, mais dépend toujours des importations pour une partie importante des aliments transformés, des ingrédients, des emballages, des équipements et des autres intrants nécessaires à son industrie.
Le dollar canadien vient amplifier le problème lorsque ces marchandises sont facturées en devises étrangères.
Ainsi, les mêmes turbulences mondiales peuvent théoriquement frapper les deux pays tout en produisant un résultat beaucoup plus inflationniste au Canada.
Taxer les importations pour répondre aux tarifs américains
Cette comparaison prend également une dimension politique alors que le Canada riposte aux tarifs américains.
Charlebois met en garde contre ce qu’il considère comme l’une des contradictions de cette stratégie.
Lorsqu’un produit canadien est frappé d’un tarif aux États-Unis, la taxe est d’abord payée par son importateur américain. Mais lorsqu’Ottawa impose en représailles un tarif sur un produit américain entrant au Canada, c’est l’importateur canadien qui doit initialement payer cette taxe.
Si le produit visé est un bien de consommation facilement remplaçable, l’effet peut éventuellement être limité par la substitution.
La situation devient beaucoup plus problématique lorsqu’il s’agit d’un ingrédient, d’un emballage, d’une pièce de machinerie ou d’un autre intrant dont les transformateurs alimentaires canadiens ont besoin et qu’ils ne peuvent pas rapidement remplacer par une production nationale.
Le Canada risque alors de subir simultanément les conséquences des tarifs américains sur ses exportateurs et celles de ses propres contre-tarifs sur ses producteurs.
Charlebois soutient donc qu’Ottawa devrait éviter particulièrement de taxer les intrants essentiels au secteur alimentaire simplement pour pouvoir présenter une réponse politique symétrique à Washington.
Son raisonnement rejoint d’ailleurs un problème plus général : le Canada possède relativement peu de solutions de remplacement domestiques lorsque ses chaînes d’approvisionnement sont perturbées.
Un pays agricole qui transforme trop peu
C’est peut-être le paradoxe le plus important soulevé par cette analyse.
Le Canada est l’une des grandes puissances agricoles de la planète. Il produit et exporte des quantités considérables de blé, de canola, de légumineuses, de viande et d’autres produits agricoles.
Mais il ne transforme pas toujours suffisamment cette production ici.
Le pays se retrouve donc parfois à exporter des produits agricoles à relativement faible valeur ajoutée avant de réimporter des aliments transformés beaucoup plus chers.
Pour Charlebois, augmenter la capacité canadienne de transformation nécessiterait davantage d’investissements en capital, d’automatisation, une réglementation plus prévisible et un accès à une énergie abordable.
Il faudrait également s’attaquer aux barrières commerciales qui subsistent entre les provinces.
Plus de trente ans après la signature de l’ALENA, une entreprise canadienne peut toujours se heurter à des licences, réglementations ou normes provinciales différentes simplement pour vendre ses produits d’une province à l’autre.
Dans un marché déjà dix fois plus petit que celui des États-Unis, ces frontières internes réduisent encore davantage la capacité des entreprises canadiennes à atteindre une taille suffisante pour concurrencer leurs rivales américaines.
Plus de concurrence dans les épiceries
Charlebois revient également sur un problème maintenant reconnu officiellement par Ottawa : le manque de concurrence dans le commerce alimentaire canadien.
Le Bureau de la concurrence continue notamment de réclamer la limitation ou l’interdiction de certaines clauses immobilières utilisées par des épiciers pour empêcher des concurrents de s’installer à proximité.
Ces clauses d’exclusivité et conventions restrictives peuvent empêcher un autre supermarché d’occuper un local ou même continuer de s’appliquer longtemps après le départ du détaillant qui en bénéficie.
Le Bureau affirme que Loblaw, Sobeys et Walmart ont commencé à éliminer certaines de ces pratiques, mais poursuit ses enquêtes et estime toujours que le Canada doit faciliter l’arrivée de nouveaux concurrents. Il a également lancé en juin dernier une nouvelle étude sur la concurrence dans l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement alimentaire.
Pour Charlebois, le gouvernement devrait aller encore plus loin en facilitant l’entrée de chaînes étrangères et en améliorant l’accès des épiciers indépendants aux réseaux de distribution.
Même la gestion de l’offre ne devrait plus, selon lui, être considérée comme intouchable. Il ne propose pas d’abandonner les agriculteurs concernés, mais plutôt de réformer graduellement le système afin d’encourager la productivité, l’investissement et la croissance des producteurs les plus efficaces.
Le débat dépasse donc largement la question de savoir si les tarifs de Donald Trump sont bons ou mauvais.
Ils représentent incontestablement un coût et une perturbation pour l’économie canadienne. Mais l’expérience des derniers mois montre également quelque chose de plus fondamental : un pays qui produit davantage, transforme davantage et possède plus de fournisseurs et de concurrents résiste mieux aux chocs commerciaux.
Les États-Unis disposent actuellement de plusieurs de ces avantages.
Le Canada, beaucoup moins.
Et si les prix alimentaires continuent d’augmenter plus rapidement ici malgré une politique commerciale américaine beaucoup plus protectionniste, il devient de plus en plus difficile d’expliquer chaque passage à la caisse par ce qui se passe à Washington.
Comme le résume Charlebois dans le Toronto Sun, le patriotisme ne constitue pas une stratégie de prix.
Le meilleur moyen de protéger le panier d’épicerie canadien pourrait donc être moins de chercher un responsable à l’étranger que de produire davantage, de transformer davantage et de faire enfin du Canada un véritable marché alimentaire concurrentiel à l’intérieur de ses propres frontières.


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