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FIGAROVOX/ENTRETIEN - Keir Starmer a démissionné ce lundi 22 juin, veille de l’anniversaire des dix ans du référendum sur le Brexit. Pour Aurélien Antoine, spécialiste du Royaume-Uni, cela est le résultat d’une polarisation accrue de la vie politique, qui s’est accentuée depuis la sortie de l’UE.
Aurélien Antoine est professeur des universités en droit public à l’université Jean-Monnet-Saint-Étienne. Il est spécialiste du droit et des institutions britanniques. Il vient de publier Le Royaume-Uni, une société libérale en péril (Éditions Odile Jacob, mai 2026).
LE FIGARO. - Keir Starmer a démissionné ce lundi 22 juin. Comment expliquer son incapacité à convaincre son propre camp ? Cette démission était-elle attendue ?
Aurélien ANTOINE. – Elle était attendue depuis plusieurs semaines après avoir commis une succession d’erreurs politiques. Keir Starmer a aussi dû faire face à de nombreuses polémiques liées à l’affaire Epstein qui ont éclaboussé son entourage et notamment Peter Mandelson, ancien ambassadeur aux États-Unis. Il y a enfin eu la déroute aux élections locales de mai dernier. Il était difficile pour Keir Starmer de ne pas pâtir de la situation. Pour en revenir à des éléments plus anciens, son échec ne s’explique pas seulement par la fatalité qui frappe les premiers ministres britanniques ces dix dernières années. La victoire des travaillistes en juillet 2024 était une victoire en trompe-l’œil. C’était une manifestation d’un ras-le-bol des conservateurs mais certainement pas une adhésion de la part des électeurs au projet politique de Keir Starmer. C’est l’adjonction de ces phénomènes qui explique cette démission.
Le pays va connaître son septième premier ministre en dix ans. Comment expliquer cette instabilité politique ?
Il règne au Royaume-Uni une impatience démocratique qui est véritablement problématique pour la vie politique du pays. Elle peut d’ailleurs être mise en lien avec la façon dont se forge l’opinion des électeurs, notamment sur les réseaux sociaux. Cet état de fait se reflète évidemment au sein des partis. Il est même devenu un élément structurel de leurs fonctionnements respectif. Cette instabilité tire aussi son origine du Brexit qui a polarisé les partis politiques tout en favorisant leur division, faisant aussi monter les partis les plus radicaux. Il est clair qu’en dix ans, rien de tout cela n’a changé. C’est même pire sur le plan purement politique. L’autre élément notable est la personnalité des différents premiers ministres qui se sont succédé. Mis à part Rishi Sunak qui a démissionné après avoir perdu une élection, les autres ont dû quitter le pouvoir après des errances majeures.
Le 23 juin 2016, lors d’un référendum, la population britannique votait en faveur d’une sortie du Royaume-Uni de l’Union Européenne. Est-ce une décision que l’opinion publique britannique regrette aujourd’hui ?
Les Britanniques le regrettent clairement. Lorsqu’on leur pose la question, 55 à 58 % des personnes interrogées répondent qu’ils regrettent le vote de ce référendum. De fait, il n’y a aucun aspect positif très clair à identifier alors que les aspects négatifs peuvent être évoqués assez simplement. Aucune des promesses qui étaient avancées par les Brexiters, au premier rang desquels se situe Nigel Farage, n’ont été remplies. Le regret est donc clair, mais ce n’est aujourd’hui paradoxalement pas la préoccupation principale des électeurs. Réintégrer l’Union européenne n’est pas une idée qui prédomine dans l’opinion publique.
Outre le succès de Reform UK à droite, on assiste aussi à un éclatement des forces politiques à gauche avec les récents succès électoraux des Verts, succès pourtant inenvisageables il y a quelques années.
Aurélien AntoineLe Brexit devait aussi permettre d’endiguer les flux migratoires, comment analysez-vous l’état du pays sur ce plan ?
C’est un des points positifs du bilan de Keir Starmer pour l’opinion. Le taux net d’immigration au Royaume-Uni a diminué de 48 % depuis les mesures prises par le gouvernement travailliste. La question de l’immigration n’en demeure pas moins un sujet vaste et complexe au Royaume-Uni, qui reflète des réalités diverses et non un tout cohérent. Le Brexit a eu sur ce plan, comme effet de diminuer l’immigration venue d’Europe puisqu’il n’y avait plus le principe de libre circulation des personnes. En revanche, il y a eu un pic en 2023 de l’immigration extra-européenne. Outre le besoin de main-d’œuvre, les crises internationales ont favorisé ces afflux ponctuels mais importants. Le Royaume-Uni reste une destination privilégiée pour ceux qui veulent fuir les conflits. Le paradoxe est qu’en sortant de l’Union européenne, les Britanniques ne bénéficient plus du système Dublin III qui permettait de renvoyer les demandeurs d’asile là où ils avaient mis le premier pied en Europe et accordait des fonds européens pour les gérer.
Sur le plan économique, en quoi le Royaume-Uni est-il devenu, comme vous l’écrivez, «une société libérale en péril » ?
Le libéralisme en péril est d’abord le libéralisme politique (restrictions de certaines libertés, attrait pour les politiques sécuritaires notamment). Sur la question du libéralisme économique, le Royaume-Uni y reste attaché (soutien au libre-échange, ouverture aux entreprises étrangères et à la finance mondialisée). Il tenait un rôle moteur d’ailleurs au sein de l’UE quand il en était membre. Pour autant la société britannique très ouverte et mondialisée a conduit à une casse sociale majeure (hausse des inégalités et de la pauvreté, notamment depuis la crise financière de 2008 et du COVID). Elle n’a finalement jamais été résolue et est à l’origine de profondes tensions et fractures. D’une certaine manière, ce libéralisme économique, en étant mal régulé, a conduit à une désindustrialisation et à une précarisation des salariés, et des petites et moyennes entreprises.
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Avec le développement du Green Party (parti des Verts) et Reform UK le parti de Nigel Farage, est-ce la fin du bipartisme ? La vie politique britannique est-elle à un tournant ?
L’érosion du bipartisme est ancienne. Pour autant, ce n’est pas une éclipse totale, puisque au fil des résultats des élections, la composition du Parlement est dominée à chaque fois par deux grandes forces politiques. La dernière grande coalition date de 2010 mais elle était largement dominée par les conservateurs. En revanche, il faut noter que les tiers partis comme le Green Party, Reform UK, les nationalistes écossais ou encore les libéraux démocrates sont puissants ou percent lors de certains scrutins. Outre le succès de Reform UK à droite, on assiste aussi à un éclatement des forces politiques à gauche avec les récents succès électoraux des Verts, succès pourtant inenvisageables il y a quelques années. Il y a un véritable morcellement de l’offre politique mais cette situation ne s’est pas encore concrétisée, et loin de là, à la Chambre des Communes.
Quel va être l’avenir politique et démocratique du Royaume-Uni ? Est-il possible d’envisager un retour au sein de l’UE ?
Ce sera toujours une option dans l’absolu. Certains dirigeants politiques comme l’ancien ministre travailliste Wes Streeting l’évoquent très clairement. Cependant, il serait trop compliqué politiquement d’ouvrir à nouveau cette boîte de Pandore. Ce n’est pas une préoccupation majeure chez les Britanniques et l’Union européenne n’est d’ailleurs pas dans une forme telle qu’elle susciterait un désir fort de nouvelle adhésion. Force est toutefois d’admettre que les autres États membres n’ont absolument pas l’envie de suivre l’exemple britannique. Le Brexit n’a pas l’effet domino parfois annoncé au lendemain du référendum. Beaucoup de partis, comme le Rassemblement national en France sont d’ailleurs revenus sur leurs promesses de Frexit.
Le bilan que font les Britanniques est que leur situation politique s’est considérablement dégradée après être sortis de l’UE. Il est aussi difficile de convaincre une partie d’entre eux de l’intérêt de l’UE. La perspective à envisager aujourd’hui serait de construire une offre politique qui permette de créer une envie d’adhésion des électeurs en essayant de dépasser les thématiques démagogiques et simplificatrices de la sécurité, l’immigration, ou de la fiscalité. Tout cela a souvent conduit à délaisser la question sociale pourtant importante au Royaume-Uni. Par ailleurs, on observe que les Britanniques sont de plus en plus préoccupés par les questions environnementales, ce qui explique aussi le succès des Verts auprès de l’électorat jeune qui va grandir et qui pourrait favoriser ce type de parti à l’avenir. Il n’en demeure pas moins que l’état de la société britannique est préoccupant, constat qui résonne d’ailleurs avec la majorité des sociétés occidentales.


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