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Qui sommes-nous, d’où venons-nous, où allons-nous en ces temps de crise des identités stimulées par les bouleversements sociotechnologiques ? Cette série examine comment la numérisation et les nouvelles revendications politiques brouillent les frontières entre le réel et le fabriqué, l’intime et le public, l’authentique et la performance. Au tour maintenant des impacts des images corporelles manipulées en ligne.

Le magazine Vogue, temple glamour de la mode contemporaine, a publié pour la première fois en août 2025 une campagne publicitaire utilisant un mannequin virtuel. La déesse « sans imperfections » a été créée par la compagnie britannique Seraphinne Vallora, « première agence mondiale de marketing par Intelligence artificielle pour les marques de luxe ».

Les entreprises concurrentes et les campagnes utilisant des mannequins numériques abondent. Le commerce en ligne amplifie la tendance. La fast fashion et les fake models avancent en cordée.

Des réactions critiques au nom des vraies de vraies beautés de chair et d’os ont immédiatement suivi la publication de la publicité par le prestigieux magazine. Les mannequins s’inquiètent autant que les comédiens, les écrivains, les artistes ou les compositeurs des concurrents numériques. Les reproches ont aussi répété que l’usage de ces corps irréels, idéalisés, lissés à l’extrême et poussant au zénith les standards formatés (minceur, taille, symétrie, etc.) allait encore amplifier les problèmes d’estime de soi des humains, trop humains.

« Les gens qui passent beaucoup de temps en ligne et sur les réseaux sociaux et qui consomment ce genre d’images magnifiées ou carrément inventées par l’intelligence artificielle peuvent voir leur insatisfaction corporelle augmenter », résume la psychologue Stéphanie Léonard, qui a publié avec sa collègue Léonie Lemire Théberge une synthèse des études sur ce thème pour son ordre professionnel.

La Dre Léonard trouve d’ailleurs nuisible de diffuser des images de personnes inexistantes qui ne font, le plus souvent, que reproduire des stéréotypes de la vie réelle.

« En psychologie, le témoignage par une histoire vécue a plus de chance de stimuler l’identification. Je me dis que c’est la même chose pour les images corporelles : il est plus inspirant de voir une vraie personne », explique-t-elle. « Le problème vient de la comparaison. Si on ne se comparait pas, si on ne faisait qu’admirer des images de personnes magnifiques selon les critères de notre société, ça ne poserait pas de difficultés. Sauf qu’il y a beaucoup de privilèges associés à l’apparence alors, forcément, les gens se comparent aux modèles et cherchent l’approbation des autres. »

On dit bien que le pouvoir de séduction vient pour moitié de nos attributs et pour moitié de ce que les autres nous attribuent. La manipulation généralisée des portraits diffusés amplifie donc cette mécanique complexe. « Le fait de modifier son image, de la publier et d’attendre avec beaucoup de fébrilité la rétroaction positive joue dans les régions de notre cerveau responsable de la récompense. Mais, à la fin de la journée, on sait bien qu’on ne ressemble pas à notre image trafiquée. »

« Je » est un autre numérique

Notre ère du faux se concentre au pur sucre dans ces paradisiaques créations artificielles. Les mutations identitaires, sujet de cette minisérie, découlent en partie de la manipulation des rendus numériques par divers moyens de plus en plus efficaces (retouches, filtres, IA…).

Ces outils peuvent servir à créer et à s’amuser, à s’affirmer, à explorer des représentations alternatives et à jouer avec ses projections identitaires. Les réseaux sociaux servent aussi en partie à amplifier le bien-être des personnes qui y socialisent et qui peuvent y trouver de l’aide pour résoudre des problèmes, y compris psychologiques.

Reste que les travestissements répétés des centaines de millions de fois par jour ont des effets documentés sur l’estime de tous — jeunes, vieux, hommes, femmes et autres. Si toutes les sociétés imposent des normes et des diktats de beauté qui changent avec les époques, la nôtre, hyperbranchée, revalorise par exemple l’extrême minceur, alors que peu de gens se rapprochent de l’idéal. Encore moins avec l’épidémie d’obésité qui sévit.

« L’envers de la médaille, c’est que beaucoup, beaucoup de gens se sentent mal à l’aise avec leur apparence physique au point de développer des malaises et des problèmes », dit Mme Léonard. « La beauté est associée à un tas de qualités. On pense que les personnes belles sont plus intelligentes, généreuses et heureuses. »

Elle cite son propre exemple. « J’ai 51 ans. Quand j’étais jeune, si je voulais être exposée à des images de filles de mon âge, je devais m’acheter un magazine. Maintenant, l’exposition des jeunes aux images est exponentielle. Le malaise par rapport à l’estime de soi était déjà là, mais le numérique l’a amplifié. »

La dysmorphie des égoportraits

Docteure en psychologie, spécialisée dans le traitement des troubles de l’alimentation et de l’image corporelle, Stéphanie Léonard a fondé en 2019 l’organisme Bien avec mon corps, qui a pour mission de favoriser une image corporelle saine et une estime de soi positive chez les jeunes. Elle a publié en 2015 le livre Miroir, miroir. Vivre avec son corps, sur l’obsession collective du corps parfait. « On essaie d’outiller les jeunes et les moins jeunes en leur injectant une certaine dose de scepticisme pour faire face aux publicités et aux nouvelles photos manipulées par le numérique. »

Une étude sur la distorsion numérique commanditée par Dove Canada a établi en 2021 que 80 % des adolescentes avaient déjà utilisé une application pour modifier leur apparence avant de publier une photo. Plus du tiers expliquait ne pas paraître « assez bien sans retouche photo ». L’usage intensif des filtres d’embellissement peut même pousser vers des transformations réelles (la chirurgie, par exemple) pour ressembler à l’image manipulée. En janvier 2020, dans l’Aesthetic Surgery Journal, des chirurgiens parlaient de Snapchat dysmorphia, soit de « dysmorphie des selfies ».

La grande manipulation s’arrime aux reproches adressés aux plateformes, en particulier en ce qui est de la protection des plus jeunes. L’Australie interdit maintenant aux moins de 16 ans d’accéder à de nombreux réseaux sociaux. La Norvège a été le premier pays au monde à légiférer sur la manipulation des images ; la loi norvégienne oblige notamment les influenceurs à signaler si leur prise de vue a été retouchée.

Dans son cabinet de consultation, la Dre Léonard recommande à ses patients de se sevrer des applications. « Je leur demande de fermer TikTok pendant une semaine. Après, on discute, et les gens se rendent compte quasi inévitablement que le prix à payer est beaucoup plus élevé que le petit plaisir ressenti en regardant des sites, avec cette espèce de curiosité — je vais dire, malsaine — parce qu’on est conditionné à vouloir admirer certaines images. »

Et après ? « L’objectif est d’en arriver à respecter son corps, à ne plus le dénigrer, à bien le traiter en ne lui faisant pas subir des séances intenses d’entraînement, des chirurgies ou des liposuccions. […] Notre enveloppe corporelle est trop liée à notre intimité et à notre identité, trop centrale dans notre définition de nos rapports aux autres pour être manipulée constamment en ligne. »

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