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Huit ans après Irma, des écoles et des digues attendent toujours à Saint-Martin : ce qui a bloqué les chantiers n’était ni l’argent ni les entreprises

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Cinquante-deux virgule sept millions d’euros dépensés sur les 230 millions programmés. Le reste ? Toujours dans les caisses de l’État, huit ans après qu’Irma a rayé de la carte la moitié du bâti de Saint-Martin. Sur les 230 M€ disponibles pour la reconstruction post-Irma, seuls 52,7 M€ ont été dépensés, faute de s’être donnée les moyens en ingénierie pour mener à bien ces opérations. Ce chiffre, révélé par la chambre territoriale des comptes dans un rapport d’observations définitives publié en 2025, résume à lui seul le paradoxe saint-martinois : l’argent était là, il ne demandait qu’à être dépensé, et personne n’a su l’utiliser.

Retour en arrière. Dans la nuit du 5 au 6 septembre 2017, un monstre climatique s’abat sur l’île. L’ouragan Irma ravageait les îles de Saint-Martin et de Saint-Barthélemy, avec des rafales de vent de plus de 300 km/h et des pluies diluviennes. Le bilan humain est lourd : dans la partie française de Saint-Martin, on compte officiellement onze morts, sept disparus et plus de 250 blessés. Côté infrastructures, le constat est tout aussi brutal : sur le territoire, 56% des infrastructures sont modérément à sévèrement endommagées ou détruites. Les dégâts matériels, chiffrés par les assureurs, dépassent le milliard d’euros pour la seule partie française.

À retenir

  • 177 millions d’euros dorment toujours dans les caisses de l’État huit ans après la catastrophe
  • Saint-Martin dispose de tous les financements mais manque des équipes d’ingénierie pour les utiliser
  • Saint-Barthélemy, touchée par le même ouragan, a presque terminé sa reconstruction : la différence réside dans l’administration, pas dans l’argent

Sommaire

  1. Un plan de 230 millions, une collectivité sans les outils pour le piloter
  2. Des écoles reconstruites, mais un parc de bâtiments toujours à moitié en ruine
  3. Une situation financière qui s’aggrave pendant que les chantiers attendent

Un plan de 230 millions, une collectivité sans les outils pour le piloter

Face à l’ampleur du désastre, l’État promet un effort massif. Un protocole de reconstruction est signé, un plan de développement chiffré à 230 millions d’euros est arrêté par la collectivité en 2018. Sur le papier, tout est réuni pour reconstruire vite : écoles, réseaux d’eau, digues de protection contre la submersion marine, bâtiments publics. Dans les faits, rien ne bouge, ou presque. La chambre territoriale des comptes, dans son rapport portant sur les exercices 2019 et suivants, est sans appel : affectée par les conséquences du cyclone Irma de 2017 et de la crise sanitaire de 2020, la collectivité territoriale de Saint-Martin n’a pas achevé sa reconstruction et ne maîtrise toujours pas l’entièreté des compétences dévolues par la réforme institutionnelle de 2007.

Le nerf de la guerre n’était donc pas financier. C’est là que le rapport bouscule les idées reçues. On imaginait des dossiers bloqués à Paris, des arbitrages budgétaires interminables, des entreprises du BTP incapables de suivre la cadence sur une île isolée. La réalité est plus prosaïque, et plus dérangeante : la collectivité elle-même n’a jamais disposé des services techniques nécessaires pour monter les dossiers, chiffrer les travaux, lancer les appels d’offres et suivre les chantiers. Des crédits ouverts, disponibles, fléchés vers des projets précis, sont restés dormants faute de main capable de les instruire. Pendant ce temps, des écoles endommagées ont continué d’accueillir des élèves en rotation, et des digues censées protéger les quartiers exposés à la submersion marine n’ont jamais quitté les cartons.

Ce défaut d’ingénierie a coûté cher ailleurs aussi. Sur la scène européenne, la collectivité espérait toucher 46 millions d’euros du Fonds de solidarité de l’Union européenne. Elle n’en a obtenu que la moitié. La faiblesse de gestion de la collectivité ne lui a permis d’obtenir que 25 millions d’euros sur les 46 millions prévus par le Fonds de solidarité de l’Union européenne compte tenu, notamment, d’un processus de commande publique défaillant. Même logique, même symptôme : ce n’est pas le montant de l’aide qui a manqué, c’est la capacité à la capter.

Des écoles reconstruites, mais un parc de bâtiments toujours à moitié en ruine

Tout n’est pas figé pour autant. Les écoles ont bénéficié d’un traitement prioritaire, et les résultats s’en ressentent. Un rapport antérieur de la Cour des comptes le notait déjà : en dépit de l’adoption d’un plan de développement ambitieux de 230 millions d’euros arrêté par la collectivité en 2018, la remise sur pied des bâtiments détruits à Saint-Martin est encore très partielle : moins de la moitié du parc de bâtiments et d’équipements est reconstruit, à l’exception des écoles et des lycées aujourd’hui presque tous remis à niveau. Traduction concrète : les enfants ont retrouvé des salles de classe dignes de ce nom, mais gymnases, équipements sportifs, bâtiments administratifs ou digues de protection restent, pour une bonne partie, dans l’état où Irma les a laissés.

La comparaison avec Saint-Barthélemy, sa voisine touchée par le même ouragan la même nuit, achève de démontrer que l’argent n’était pas le facteur limitant. À peine 18% des infrastructures y ont été endommagées, contre 56% côté français de Saint-Martin, mais surtout la collectivité barthéloméenne disposait déjà d’une administration rodée à la maîtrise d’ouvrage. Résultat : sa reconstruction est aujourd’hui quasiment achevée, quand Saint-Martin patauge encore. Même catastrophe, mêmes financements théoriques, deux trajectoires radicalement opposées. La différence, ce n’est pas le chèque de l’État. C’est l’ingénierie derrière le chèque.

Une situation financière qui s’aggrave pendant que les chantiers attendent

Le plus inquiétant, c’est que ce retard n’est pas un simple accident de parcours qui se résorbera avec le temps. La chambre territoriale des comptes pointe une dégradation continue des finances locales : entre 2019 et 2023, les charges ont augmenté de 41 M€ principalement en raison d’un effectif en hausse, tandis que les recettes ont diminué de 19 M€. la collectivité recrute davantage tout en collectant moins d’impôts et de taxes, un ciseau budgétaire qui ne facilite en rien le financement, même partiel, des opérations que l’État ne prend pas en charge.

Reste une question que le rapport laisse largement ouverte : qui, de l’État ou de la collectivité, doit désormais reprendre la main sur l’ingénierie de projet ? Renforcer une équipe technique locale prend des années de recrutement et de formation, un luxe que Saint-Martin n’a plus vraiment le temps de s’offrir avant la prochaine saison cyclonique majeure. En attendant, les 177 millions d’euros non consommés continuent d’attendre, quelque part dans un compte du Trésor, pendant que des habitants passent chaque année devant des bâtiments publics murés, huit ans après la tempête.

Sources : vie-publique.fr | senat.fr | assemblee-nationale.fr

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