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Il existe, dans le parcours d’un artiste, des œuvres qui appartiennent à une période précise et d’autres qui deviennent des œuvres-charnières. Elles ne sont pas seulement des réalisations parmi d’autres : elles établissent un lien entre différentes étapes d’une trajectoire, condensent une mémoire personnelle et permettent à l’artiste de reprendre possession d’un langage qui lui appartient depuis longtemps.
La série « Hommage au frère Jérôme », composée de quatre peintures acryliques sur toile de 40,6 × 50,8 cm (16 × 20 po), appartient précisément à cette catégorie. Créées en 2025, ces quatre œuvres constituent l’un des premiers ensembles significatifs du retour de Guy Boulianne à la peinture après une interruption d’environ quarante ans. Elles ne doivent donc pas être considérées uniquement comme quatre tableaux abstraits autonomes : elles forment un ensemble biographique, artistique et historique, situé à la jonction entre le jeune artiste des années 1980 et le peintre qui reprend aujourd’hui son travail avec le recul de plusieurs décennies.
Un retour aux sources plutôt qu’un simple recommencement
Le retour de Guy Boulianne aux arts visuels n’est pas né d’une volonté de reproduire mécaniquement ce qu’il réalisait autrefois. Il s’agit plutôt d’une réactivation de la mémoire picturale.
Au milieu des années 1980, Boulianne avait déjà développé une pratique associée à la peinture gestuelle et à une recherche de liberté du mouvement. Il avait notamment présenté une exposition solo en 1986, dont les œuvres constituent aujourd’hui la source d’inspiration directe de la série « Hommage au frère Jérôme ». Les témoignages inscrits à cette époque dans son Livre d’or sont particulièrement révélateurs. L’artiste peintre Hildegarde, de son vrai nom Audette Lemieux, y évoquait « une puissance dans le geste et des filaments de douceur », tandis qu’André Giguère parlait du « geste qui danse et qui chante »
Ces deux observations pourraient presque servir de clé de lecture aux quatre œuvres réalisées près de quarante ans plus tard.
Car ce qui frappe immédiatement dans la série est le rapport entre énergie et retenue. Le fond noir crée un espace silencieux, presque méditatif. Sur celui-ci apparaissent des lignes blanches qui semblent avoir été déposées, projetées, tirées ou laissées couler directement sur la toile. Le geste demeure visible. Il n’est pas dissimulé derrière une construction picturale complexe.
C’est précisément ce caractère immédiat qui donne à la série sa force.
Frère Jérôme : une référence qui dépasse le simple hommage
Le titre de la série renvoie directement à Frère Jérôme (Ulric-Aimé Paradis, 1902–1994), figure importante de l’abstraction québécoise. Le Musée national des beaux-arts du Québec le répertorie comme artiste né à Charlesbourg en 1902 et décédé à Laval en 1994.
Son importance ne réside pas seulement dans son œuvre picturale. Frère Jérôme fut également pédagogue et transmetteur. Le Dictionnaire des artistes de l’objet d’art au Québec indique qu’il a enseigné les arts visuels pendant près de 70 ans à environ 10 000 étudiants. Son approche artistique était profondément liée à la liberté du geste et à l’expression intérieure. Une documentation consacrée à sa méthode rapporte notamment cette phrase devenue emblématique : « Suis ton pinceau. Commence par ta plus belle couleur. » La même source insiste sur l’importance de la main, de l’inspiration intérieure et d’une pratique libérée des contraintes académiques.
C’est ici que la relation entre Frère Jérôme et Guy Boulianne prend une dimension particulière.
L’hommage n’est pas seulement iconographique. Boulianne ne cherche pas à peindre comme Frère Jérôme au sens d’une imitation stylistique. Il reprend plutôt une attitude envers l’acte de peindre : laisser une place au mouvement, à l’intuition, à la spontanéité et à l’incertitude.
Cette distinction est essentielle. Les quatre tableaux ne sont donc pas des pastiches de Frère Jérôme. Ils constituent une réponse personnelle à son enseignement et à son esprit artistique.
➤ Ma rencontre avec le célèbre maître, l’artiste peintre Frère Jérôme, lors d’une exposition en 1984.Quatre variations autour d’un même geste
Regardées ensemble, les quatre toiles révèlent une véritable progression.
Œuvre no 1 : la naissance du mouvement
La première composition est peut-être celle qui donne le sentiment le plus immédiat d’une expansion du geste. Les longues lignes blanches décrivent des courbes, des boucles et des trajectoires qui semblent se croiser dans un espace sans centre véritable.
Le regard est continuellement entraîné d’un point à l’autre. Certaines lignes sont épaisses et affirmées; d’autres deviennent presque filaires. Les coulures et les petites projections introduisent une part d’accident dans la composition.
Cette œuvre peut être comprise comme une métaphore du retour lui-même : un geste longtemps interrompu qui recommence à circuler.

Œuvre no 2 : le mouvement qui s’organise
Dans la deuxième toile, les lignes paraissent davantage structurées autour d’un noyau central. Plusieurs trajectoires se croisent et forment une sorte de réseau orbital.
L’œil peut y percevoir une forme presque cosmique : cercle, orbite, constellation ou système en mouvement. Pourtant, rien n’est véritablement fermé. Les lignes sortent du cadre mental que pourrait imposer la composition et semblent pouvoir continuer leur trajectoire au-delà de la toile.
Cette tension entre ordre et liberté est l’un des traits les plus intéressants de la série.
La spontanéité n’y signifie pas absence de construction. Le geste libre produit lui-même une structure.

Œuvre no 3 : la danse du trait
La troisième composition paraît plus aérienne et plus sinueuse. Le geste y prend presque une dimension chorégraphique.
Certaines formes peuvent évoquer un corps abstrait, une silhouette en mouvement ou une écriture dont le sens aurait disparu pour laisser subsister uniquement le rythme.
Cette ambiguïté est importante : l’œuvre ne représente rien de précis, mais elle suggère constamment quelque chose. Elle laisse au spectateur la responsabilité de compléter mentalement le mouvement.
Le tableau devient alors une expérience perceptive plutôt qu’une image à décoder.

Œuvre no 4 : la condensation
La quatrième toile semble davantage concentrer l’énergie vers son centre. Les lignes s’entrecroisent, se superposent et créent des zones de tension plus nombreuses.
La composition donne l’impression d’un mouvement qui aurait atteint un degré supérieur de complexité.
On retrouve cependant le même vocabulaire : noir, blanc, courbes, éclaboussures, coulures, interruptions, reprises et traces du geste. Cette continuité est ce qui permet aux quatre œuvres de fonctionner comme une véritable série plutôt que comme quatre tableaux simplement réunis sous un même titre.

Le noir et le blanc : une esthétique de la mémoire
Le choix chromatique est également significatif. La série abandonne presque totalement la couleur pour se concentrer sur le dialogue entre le noir et le blanc. Ce choix produit un effet particulièrement fort lorsqu’on connaît l’histoire personnelle derrière les œuvres.
Le noir peut être lu comme l’espace du silence, de l’absence et du temps écoulé. Le blanc, au contraire, agit comme la trace du geste, la manifestation visible de ce qui revient.
Il serait évidemment réducteur d’imposer une interprétation unique à ces tableaux. Mais dans le contexte biographique de leur création, cette opposition acquiert une résonance particulière : quarante années séparent les recherches picturales des années 1980 de leur réactivation contemporaine.
Le tableau devient ainsi une surface où le passé et le présent peuvent coexister.
Une série inscrite dans la mémoire artistique des années 1980
L’importance de « Hommage au frère Jérôme » devient encore plus évidente lorsque l’on considère le parcours de Boulianne durant cette période.
La série n’est pas un phénomène isolé. Elle inaugure un ensemble de recherches qui comprennent également « Fenêtres sur l’espace » et « Géométrie variable ». Les œuvres de ces deux séries puisent elles aussi dans des travaux réalisés par l’artiste au cours des années 1980 : 1987 pour « Fenêtres sur l’espace », puis 1988–1989 pour « Géométrie variable ».
« Hommage au frère Jérôme » occupe toutefois une position particulière parce qu’elle constitue le point d’entrée du retour à la peinture. Elle possède donc une valeur de commencement.
Mais c’est un commencement paradoxal : pour recommencer, l’artiste retourne à une recherche qu’il avait déjà entreprise plusieurs décennies auparavant. Cette dimension donne à la série une profondeur biographique que ne pourrait posséder une série abstraite créée sans cette histoire.
Pourquoi une « Collection Signature / majeure » ?
La classification des quatre œuvres dans la « Collection Signature / majeure » s’explique précisément par la convergence de plusieurs facteurs.
D’abord, il s’agit d’une série fondatrice du retour de l’artiste à la peinture.
Ensuite, son sujet possède une dimension historique directe : Frère Jérôme n’est pas une référence arbitraire, mais une figure intimement liée à l’univers artistique dans lequel Boulianne s’inscrivait déjà.
Troisièmement, les œuvres établissent un lien documenté avec la production de 1986. Elles ne sont donc pas simplement contemporaines : elles constituent une réactivation d’un chapitre antérieur du parcours artistique de Boulianne.
Enfin, les quatre œuvres forment un ensemble cohérent et limité. Leur valeur ne dépend pas uniquement de leur dimension physique de 40,6 × 50,8 cm. Elle tient aussi à leur provenance créative, à leur cohérence sérielle, à leur place dans la chronologie de l’artiste, à leur documentation et à leur rôle dans le retour de Boulianne à la peinture.
C’est précisément ce type de critères qui permet de comprendre la logique d’une catégorie « Signature / majeure » : elle ne correspond pas simplement aux tableaux les plus grands, mais aux œuvres qui occupent une place particulièrement importante dans la construction d’un corpus artistique.
➤ Frère Jérôme devant l’une de ses œuvres (1985). « La dimension aérienne de certains tableaux des années 1980 nous introduit dans un univers éthéré où la dissolution des formes suggère une délicatesse nouvelle chez le frère Jérôme. » (C. Bourget et T. Bélanger, “Paradis noir”, 2001)Une nouvelle politique tarifaire qui reconnaît la valeur historique de la série
Cette distinction trouve également son prolongement dans la nouvelle politique tarifaire 2026 de Guy Boulianne. La logique de cette politique ne consiste pas à déterminer le prix d’une œuvre uniquement en fonction de ses dimensions. Elle prend en compte un ensemble de facteurs : format, technique, série, rareté, importance dans le parcours de l’artiste, documentation et statut de l’œuvre originale.
Dans cette nouvelle structuration du catalogue, les quatre tableaux de « Hommage au frère Jérôme » sont positionnés à 1 800 $ CA chacun comme prix catalogue 2026, avec un prix galerie conseillé de 2 400 $ CA. Cette différence entre le prix catalogue et le prix galerie permet notamment de distinguer le positionnement direct de l’œuvre et celui qui peut être appliqué dans un contexte professionnel de galerie, d’exposition ou de représentation. Le choix de 1 800 $ CA n’est donc pas simplement une multiplication du coût des matériaux ou une conversion d’un ancien prix. Il correspond à une revalorisation structurée du statut de ces œuvres dans le catalogue de l’artiste.
Il faut également souligner que la série avait fait l’objet de réductions promotionnelles en 2026 sans que cela soit présenté comme une diminution de sa valeur artistique intrinsèque. L’annonce publiée en juillet précisait notamment que les œuvres conserveraient leur valeur malgré les réductions temporaires.
Cette distinction entre prix promotionnel ponctuel et valeur de catalogue est importante pour comprendre la politique tarifaire actuelle.
Une œuvre qui regarde à la fois derrière et devant
« Hommage au frère Jérôme » possède finalement une particularité rare : ces quatre tableaux sont simultanément rétrospectifs et prospectifs. Ils regardent vers les années 1980, vers les premières recherches gestuelles de Guy Boulianne, vers les expositions de cette période et vers l’influence de Frère Jérôme. Mais ils regardent également vers l’avenir, puisqu’ils constituent le point de départ du retour de l’artiste dans le champ pictural après quatre décennies d’absence.
La série est donc moins une répétition du passé qu’une conversation avec lui.
Le noir et le blanc deviennent les deux pôles de cette conversation. Entre eux circulent les lignes, les éclaboussures et les coulures : autant de traces qui témoignent d’un geste retrouvé. Et c’est peut-être là que réside la véritable signification de ces quatre œuvres. Elles ne disent pas simplement : voici ce que Guy Boulianne peignait autrefois. Elles disent plutôt : voici ce qui, malgré quarante années de silence pictural, n’avait jamais complètement disparu. Le geste était demeuré en mémoire.
La série « Hommage au frère Jérôme » lui permet de reprendre vie.
Ainsi, chacune des quatre toiles possède sa propre autonomie, mais leur véritable portée apparaît lorsqu’elles sont considérées ensemble. Elles forment le premier chapitre d’un nouveau cycle artistique tout en demeurant profondément enracinées dans celui des années 1980. C’est cette double appartenance — à la mémoire et au présent, à la biographie et à la création, à l’hommage et à l’affirmation personnelle — qui justifie leur place dans la Collection Signature / majeure et explique leur positionnement particulier dans la politique tarifaire 2026.
Plus qu’une série commémorative, « Hommage au frère Jérôme » constitue ainsi l’acte inaugural du retour de Guy Boulianne à la peinture : un retour aux sources, mais surtout un geste nouveau, accompli avec la mémoire de l’ancien et la liberté du présent. ◾

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