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FIGAROVOX/TRIBUNE - Les Européens seraient bien inspirés de suivre la voie tracée à Davos par Mark Carney, le premier ministre canadien, et de rompre avec l’idole américaine, à grands coups de marteau s’il le faut, estime le philosophe.
Gérald Garutti est philosophe et homme de théâtre, fondateur du Centre des Arts de la Parole, auteur de Il faut voir comme on se parle (Actes Sud, 2023).
À Davos, le courage a battu pavillon canadien. Mark Carney y a incarné un sursaut exemplaire. Pas seulement parce que, premier ministre d’un Canada souverain, il refuse de voir son pays déchu en 51e État américain. Son discours ne se cantonne pas à la lutte contre les prétentions territoriales délirantes d’un Donald Trump dilaté en Ubu Roi version orangée. En tyran bouffon lancé dans une Orange mécanique planétaire, où, à la différence du roman d’Anthony Burgess et du film de Stanley Kubrick dont les délinquants ultraviolents sévissent au niveau local, c’est désormais le monde qui est devenu le terrain de jeu de sa violence débridée. En promoteur avide d’un nouveau désordre mondial. En ex-gardien de la paix devenu casseur hyperbolique. En hooligan à l’échelle de la Terre. Orange chaotique.
Carney ouvre a contrario une voie salutaire. Il lance un appel résolu à la résistance contre l’impérialisme des États-Unis. Il incite à rompre avec l’idole américaine, à grands coups de marteau s’il le faut. Exit l’idéal d’un ordre international fondé sur le dialogue constructif, la négociation bienveillante et la délibération rationnelle. L’âge d’or de la Pax Americana est révolu. En espérer le retour condamne les Européens à un passéisme stérile. Le regretter ne doit pas les affranchir de leur responsabilité : faire front pour faire face.
Avec Trump, la politique mondiale est entrée dans l’âge d’airain des mises à mort diplomatiques spectaculaires. Discrédit de l’OTAN jugée obsolète par Trump. Désertion des sommets internationaux. Insultes envers ses homologues. Retrait unilatéral des traités. Humiliations. Intimidations. Scandales. Coups d’éclat en rafales. Agressions et invasions. Il ne s’agit pas d’une simple transition mais bien d’une rupture de l’ordre mondial. Et dans ce spectacle d’étalage de force où s’ébattent les grands fauves, l’Europe se condamne au piètre rôle de perroquet déplumé en ressassant : réaffirmer nos valeurs, maintenir le dialogue, ne pas souffler sur les braises.
Il ne s’agit nullement de renier nos valeurs ni d’opposer la violence à la violence. Il s’agit de répondre politiquement au messianisme, trumpiste plus qu’américain, qui cherche à justifier la violence par la nécessité
Gérald GaruttiMais cette diplomatie-là est morte. À peine garde-t-elle intact son statut de réalité vide. Car les coups de boutoir et de hachoir trumpien condamnent désormais l’Europe à une politique de pure réaction, de contrecoups forcés. « On ne négocie pas avec un tigre quand on a la tête dans sa gueule », disait pourtant Churchill. Or voilà longtemps déjà que le président américain a planté les crocs. Et ce n’est que le début. L’Europe ne peut plus se payer le luxe d’une diplomatie incantatoire en se gargarisant d’éteindre les incendies avec des filets de mots tièdes, des averses de politesses et des flots de compromissions.
La puissance européenne ne peut rester morale sans être vraiment politique. C’est d’ailleurs ce qu’énonce Mark Carney : les démocraties occidentales ne peuvent plus compter « uniquement sur la force de leurs valeurs », elles doivent désormais compter « sur la valeur de leur force ». Issue d’un idéal chrétien, une vieille idée tenace préside à la diplomatie européenne : une vision angélique de la politique fondée sur le Bien, jugée à cette aune seule. Faut-il vraiment rappeler que c’est au nom du Bien et d’une diplomatie du dos rond que le Royaume-Uni et la France ont signé les accords de Munich en 1938 ? Et ainsi offert à Hitler un blanc-seing pour mener le monde à la guerre et au chaos.
Avons-nous à ce point oublié la révolution machiavélienne ? « Tous les prophètes armés ont vaincu et les prophètes désarmés ont été détruits », écrit Machiavel dans Le Prince. Comprendre : la politique internationale obéit à ses lois propres, irréductibles à la morale, c’est-à-dire au Bien.
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La question est donc la suivante : face à Trump, peut-on assumer le réalisme politique sans réduire les relations diplomatiques à la loi du Talion ? Il faut d’abord considérer la situation telle qu’elle est, « la réalité de la chose » (Machiavel encore). Avoir enfin le courage de « nommer le réel » (Carney). De « retirer l’affiche de la vitrine » (Václav Havel). D’ôter les œillères qui maintiennent l’Europe dans sa cécité volontaire pour lui rendre enfin sa lucidité.
Dans Sur la violence, Hannah Arendt déclare : « Le pouvoir et la violence sont opposés ; là où l’un domine, l’autre est absent ». Le pouvoir procède de l’action collective, de la légitimité et de l’accord. La violence apparaît à l’inverse chaque fois que le pouvoir fait défaut.
Depuis que Trump a décidé de faire cavalier seul, ou plutôt cheval fou, en se retirant de soixante-six organisations internationales, dont la moitié liée à l’ONU, il a troqué son pouvoir (hégémonique) contre la violence (débridée). Peut-on répondre aux circonstances sans recourir aux moyens qu’elles exigent ? Arendt ajoute : « La violence peut être justifiable. Nul ne conteste l’utilisation de la violence en cas de légitime défense ». Ce débat, l’Europe ne l’a pas même tenu. Elle s’est résolue à se voir humiliée sous les assauts de Trump. Et a ainsi enterré la nécessité de se défendre.
Il ne s’agit nullement de renier nos valeurs ni d’opposer la violence à la violence. Il s’agit de répondre politiquement au messianisme, trumpiste plus qu’américain, qui cherche à justifier la violence par la nécessité. Autrement dit, il nous faut sortir du duel simpliste qui oppose la morale européenne (le règne du Bien) à la morale américaine (le règne de la Providence) pour entrer enfin dans l’âge politique. Ou, pour le dire avec les mots de Carney, de « nous protéger nous-même ». À l’Europe d’en prendre l’initiative. Sans plus se résigner au déshonneur, au risque de récolter l’ivraie guerrière.


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