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Gaspard Gantzer : « Le verdict des urnes dépendra-t-il de la capacité d’un candidat à utiliser l’IA ? »

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FIGAROVOX/TRIBUNE - Alors que la présidentielle approche, l’usage de l’intelligence artificielle semble s’imposer. Pour l’ancien conseiller de François Hollande, si l’IA est capable de préparer un discours ou un débat, elle ne peut toutefois pas avoir de véritable vision politique.

Gaspard Gantzer a été conseiller en communication du président François Hollande. Il est président de Gantzer Agency.


À mesure que les équipes de campagne se structurent, une nouvelle « personnalité », désormais omniprésente dans nos vies, s’impose dans chaque réunion, chaque réflexion, chaque discours. Elle ne revendique aucun mandat, ne tranche aucun arbitrage politique, mais influence déjà toutes les décisions : l’intelligence artificielle. Dans la course à la présidentielle, il y a fort à parier qu’elle sera la grande conseillère des mois à venir, bouleversant en profondeur les manières de faire campagne. Qu’elle s’appelle ClaudeChatGPTLe ChatGemini ou Perplexity, elle redéfinit déjà les critères de réussite des candidats, pour le meilleur comme pour le pire. Dès lors, une question s’impose : le verdict des urnes dépendra-t-il désormais de la capacité à bien prompter ?

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En politique, l’un des critères les plus déterminants d’un parcours olympique ou d’un simple sprint, est celui de l’entourage que l’on se choisit. Un candidat a besoin de compétences, d’idées, que ce soit pour travailler ses discours ou être spin doctor des questions. À l’image d’Édouard Balladur pour Jacques Chirac, de Claude Guéant pour Nicolas Sarkozy, d’Alexandre Ouizille pour Boris Vallaud, énarques, techniciens brillants, lieutenants politiques fidèles ou prêts à vous trahir à tout moment, l’entourage est déterminant dans la course à l’Élysée. Pourtant, l’existence des intelligences artificielles sur-développées, peut bouleverser tout organigramme de campagne.

On a assisté, pendant les élections municipales, à travers la France entière, à des discours écrits par l’IA, qui ont vu des candidats pourtant médiocres et mal entourés, gagner. Aujourd’hui, force est de constater que même sans ressources intellectuelles, l’IA générative peut permettre à un candidat d’écrire un discours, de préparer un débat. Par exemple, le prompt « Je suis candidat à l’élection présidentielle et j’ai une interview avec Apolline de Malherbe demain matin. J’aimerais que tu analyses les questions qu’elle pose le plus, et que tu me fasses la liste des questions qu’elle serait susceptible de me poser, en y associant les réponses adéquates à chaque fois » est tout à fait efficace, et permet de préparer en un rien de temps.

De même pour les débats, le prompt « Je vais à un débat face à tel candidat, sur telle chaîne, peux-tu relever ses concepts phares et contradictions sur ce sujet, ainsi que me ressortir toutes les déclarations qu’il avait faites ? » permettra de se passer de l’aide d’un sparring-partner, comme Sébastien Lecornu avait pu l’être pour Édouard Philippe, dans la préparation de son débat avec Jean-Luc Mélenchon.

La question se pose aussi avec l’IA : jusqu’où peut-elle remplacer des années d’expérience de terrain, des années d’apprentissage des thèses trotskystes ou gaullistes ?

Gaspard Gantzer

Alors que le Parti socialiste vient de sortir sa base programmatique présidentielle, pilotée par Chloé Ridel et nommée « vivre libre dans un monde en feu », l’intelligence artificielle écrit, dans le même temps, des livres. Qui pourrait affirmer qu’un programme présidentiel lui échapperait ? Comble du cynisme, l’IA elle-même le proclame : Open AI vient en effet de publier une note de treize pages intitulée « Politique industrielle pour l’âge de l’Intelligence ». Le document explique que puisque nous allons vers une super-intelligence des machines, des ajustements marginaux ne suffiront pas, et montre la nécessité de réinventer un modèle économique. Tout un programme, mixant concepts marxistes et théories de centre-droit, l’IA se défend bien.

Ce qui est en train de se produire avec l’IA dans la vie politique est, à bien des égards, vertigineux. Je pense que l’on peut s’aventurer à dire que, pour la première fois dans l’histoire, une rupture technologique va au-delà de transformer radicalement la diffusion de l’information et des idées, pour bouleverser la production même de ces idées. Déjà, un candidat peut écrire un programme, préparer un débat, répondre finement à ses électeurs en s’appuyant sur les ressources incommensurables de l’IA. Alors, si tout le monde peut produire du discours politique, qu’est-ce qui fera la différence entre tous les candidats ? Pourquoi Jeff Tuche continuera d’avoir davantage ses chances que Sam Altman ?

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Certes, l’IA abaisse drastiquement le coût d’entrée en politique. Comme les grandes innovations avant elle, la radio maniée avec brio par Roosevelt, la télévision comme ressort de peopolisation pour Kennedy, ou encore la data et les réseaux sociaux ouvrant les portes de toutes les préférences intimes de ses utilisateurs à Obama, l’IA facilite l’élargissement de l’audience, mais elle efface également la compétence technique, la connaissance profonde des dossiers socio-économiques, la création même d’idées structurées ne compte plus.

L’adage dit que seul nous allons plus vite, mais qu’accompagné, nous allons plus loin. La question se pose aussi avec l’IA : jusqu’où peut-elle remplacer des années d’expérience de terrain, des années d’apprentissage des thèses trotskystes ou gaullistes ? Un candidat peut-il absorber toutes ces connaissances, sans jamais les avoir éprouver d’abord ?

Ainsi, l’IA ne supprime pas la compétition mais la déplace vers la capacité à intégrer ces outils. On observe alors un double mouvement. Tout d’abord, un nivellement par le bas via la standardisation des discours et l’automatisation qui tendent vers une « politique low cost » bien que parfois très utile, à l’image du Premier ministre Narendra Modi en mars 2024, qui a utilisé un algorithme pour s’adresser aux électeurs en huit langues indiennes qu’il ne maîtrise pas, son fondateur se félicitant de générer « des messages personnalisés, des discours en réalité augmentée, des clips de campagne ».

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Et dans le même temps, un nivellement par le haut, esquissant des candidats augmentés, pour reprendre une idée nietzschéenne, dopés à l’intelligence artificielle. Nietzsche parlait du surhomme comme d’un dépassement des limites humaines. Aujourd’hui, l’IA offre ce dépassement de manière externalisée à travers des outils d’une puissance renversante comme Cambridge Analytica. Le néo candidat, sorte de cyborg politique, est désormais assisté pour penser, pour écrire, pour convaincre. Ce que l’IA ne remplacera pas en revanche, c’est le cœur humain du politique et c’est ici que se joue l’essentiel.

Plutôt que d’aller vers le prochain I have a dream ou appel du 18 juin, l’IA recombine de l’existant. Quand bien même elle dispose de multitudes d’inspirations, elle fait face à l’impossibilité de mettre le doigt sur l’éclair de génie fondant la conviction que l’on a trouvé la vision optimale à ce moment de l’Histoire pour en changer son cours. Comme dirait Kant, le génie est notamment un talent qui consiste à produire ce dont on ne saurait donner aucune règle déterminée. Or l’IA, par définition, suit des règles.

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Ensuite, le relationnel. On ne vote pas seulement pour un programme, on vote pour une personne. Jacques Chirac prenant des bains de foule, Poutine rassurant par sa radicalité hargneuse de la grandeur retrouvée de son empire, Pepe Mujica se délestant de tous les atours d’un président. L’IA peut amplifier cette relation aux citoyens mais pas la remplacer.

La vision est également encore un angle mort de la bonne IA-candidate. La politique ne consiste pas uniquement à résoudre des problèmes mais aussi à donner une direction, à arbitrer, et cela, l’IA ne peut encore le faire sans une intention humaine au commencement du prompt.

L’arbitrage enfin. Bombe automatique ou prolongement de la guerre ? Justice ou réconciliation en Afrique du Sud ? Abolition de la peine de mort envers et contre tous ? Dans ces situations, il n’y a que le choix entre des inconvénients. Arendt parle ici de jugement politique, irréductible à un simple calcul. Qu’aurait dit Claude sur le « subterfuge canadien » ayant sauvé les six diplomates otages à l’ambassade américaine de Téhéran ?

Une IA, pour l’instant, ne vaut que par les données qu’on lui soumet, les questions qu’on lui pose. Et c’est peut-être ici l’élément le plus déterminant pour gagner la course aux candidats augmentés. Gagnera celui qui saura demander efficacement à la machine, à l’image de ceux qui gagnent aujourd’hui parce qu’ils savent le mieux s’entourer. Or, les biais initiaux sont amplifiés par les systèmes technologiques. Alors l’IA va bien sûr transformer la politique, en abaissant les barrières, en standardisant un peu, en augmentant les candidats beaucoup, mais elle révèle surtout que plus la politique devient technologique, plus son cœur devient humain. Ce qui fera la différence en 2027, c’est le courage de décider, la capacité à incarner, et surtout la responsabilité d’assumer des choix imparfaits.

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