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FIGRAROVOX/TRIBUNE - Le blocage du détroit d’Ormuz a ouvert l’ère de la géopolitique des corridors, écrit l’ambassadeur de la baie de Haïfa. L’ancrage méditerranéen du corridor Inde-Moyen-Orient-Europe ne doit pas se décider au gré des rapports de force du moment, affirme-t-il.
Frank Melloul est ambassadeur de la baie de Haïfa et de NextBay 53 - City Alliance.
Pendant plus de cent jours, le monde a retenu son souffle devant un bras de mer de trente kilomètres de large. Le blocage du détroit d’Ormuz, déclenché par les frappes de fin février contre l’Iran, a privé l’économie mondiale d’un passage par lequel transite un cinquième du pétrole de la planète. Des centaines de milliers de conteneurs immobilisés dans les ports du Golfe, un trafic de Suez déjà réduit de moitié par les attaques houthies, des taux de fret qui, malgré l’accord du 17 juin et la réouverture du détroit, ne sont toujours pas redescendus : la leçon est brutale. Le commerce mondial est devenu une arme, et les points de passage obligés, des instruments de dissuasion. Les stratèges ont un mot pour cela : la « sécurisation » des échanges.
Cette sécurisation a déclenché une compétition qui rappelle le Grand Jeu du XIXe siècle, à ceci près que les rails et les câbles sous-marins ont remplacé les passes afghanes. La Chine a ouvert la partie il y a dix ans avec ses Routes de la soie, qui achètent l’allégeance par la dette et enserrent l’Eurasie dans une toile d’infrastructures dont elle tient les fils. La Russie pousse son corridor Nord-Sud vers l’Iran et l’Inde. La Turquie promeut sa route du développement depuis l’Irak et se rêve en carrefour obligé entre l’Asie et l’Europe. Chaque tracé dessine une sphère d’influence ; chaque terminus est une tête de pont. Dans ce siècle qui s’annonce, la carte des corridors sera ce que fut la carte des alliances au siècle dernier : la vraie frontière entre les blocs.
Là où la Chine prête et possède, le corridor Inde-Moyen-Orient-Europe associe et partage : partenariats public-privé, normes communes, interopérabilité.
Frank MelloulFace à ces projets d’hégémonie, le monde libre n’a qu’une seule réponse à l’échelle : le corridor économique Inde-Moyen-Orient-Europe. Lancé au G20 de New Delhi en 2023 par l’Inde, l’Arabie saoudite, les Émirats, les États-Unis, la France, l’Allemagne, l’Italie et la Commission européenne, le corridor Inde-Moyen-Orient-Europe (IMEC) n’est pas un projet logistique parmi d’autres. C’est l’architecture géoéconomique qui arrime l’une à l’autre les trois masses stratégiques dont dépend l’équilibre du siècle : la démocratie indienne en voie de devenir la troisième économie mondiale, un Golfe qui cherche à convertir sa rente en puissance de connexion, et une Europe sommée de réduire ses dépendances. Là où la Chine prête et possède, l’IMEC associe et partage : partenariats public-privé, normes communes, interopérabilité. Et il a subi l’épreuve du feu : pendant la crise d’Ormuz, les flux ont basculé d’eux-mêmes sur l’axe terrestre à travers la péninsule Arabique, réduisant les délais vers l’Europe jusqu’à 40 % par rapport à Suez. La géographie a voté avant les chancelleries.
La clé de voûte de cette architecture se trouve à Riyad. L’Arabie saoudite joue aujourd’hui la partie la plus subtile du Grand Jeu : elle temporise sur le tracé originel, laisse prospérer l’hypothèse d’itinéraires alternatifs par la Syrie et la Turquie, et suspend son engagement aux équilibres régionaux, question palestinienne en tête. Mais la crise d’Ormuz a rebattu les cartes pour le royaume lui-même. Quand le détroit s’est fermé, ce sont Djeddah et Yanbu qui ont recueilli les flux détournés du Golfe, offrant à Riyad ce que la Vision 2030 poursuit depuis dix ans : la démonstration grandeur nature de sa vocation de hub logistique entre deux mers. Son rail Nord-Sud atteint désormais la frontière jordanienne. Son avenir, qui consiste à vendre son hydrogène à l’Europe, à monétiser sa position de pont terrestre et à attirer les investissements qui lui font défaut, passe par des corridors ouverts, pas par des routes de contournement qui l’enfermeraient dans un rôle de simple station de transit. L’intérêt objectif du royaume converge avec l’IMEC, et l’IMEC, en retour, offre à la normalisation régionale son contenu le plus concret : non plus un préalable diplomatique, mais la conséquence logique d’une interdépendance déjà en marche. Le corridor n’attend pas l’Arabie saoudite ; il l’aimante.
Reste la question que personne ne veut poser publiquement, et qui décidera pourtant de tout : où ce corridor touche-t-il la Méditerranée ? Qu’on ne s’y trompe pas : cette bataille des portes de l’Europe est déjà engagée. Chaque puissance riveraine avance son port, chaque diplomatie ses candidats, et l’on voit s’esquisser, au nom d’une « résilience » bien comprise, des tracés qui feraient transiter l’artère vitale entre l’Inde et l’Europe par des États faillis, des rivages sous influence de milices, ou des zones dont la stabilité repose sur des équilibres qu’un seul attentat suffirait à renverser. La leçon d’Ormuz serait-elle déjà oubliée ? On ne corrige pas la vulnérabilité d’un détroit en créant celle d’un terminus. Un corridor conçu pour contourner les zones de coercition ne peut pas s’achever dans l’une d’elles.
La réponse géopolitique existe, et le G20 l’avait déjà donnée : Haïfa. Non par sentimentalisme pro-israélien, mais par froide analyse stratégique. Haïfa est le seul débouché méditerranéen du corridor situé dans une démocratie dotée d’une supériorité militaire établie, d’un État de droit et d’une continuité institutionnelle que nul acteur régional ne peut prendre en otage. C’est le seul port dont l’opérateur, le groupe indien Adani, appartient à la puissance qui est la raison d’être même du corridor : l’Inde y dispose déjà de sa tête de pont méditerranéenne. C’est enfin le seul terminus qui soit lui-même un centre de puissance du XXIe siècle : NVIDIA y bâtit son deuxième plus grand campus après la Silicon Valley, au cœur d’un écosystème d’intelligence artificielle adossé au Technion. Or les corridors de demain transporteront moins de conteneurs que de données, d’énergie décarbonée et de technologies : sur les trois dimensions que sont le transport, le numérique et l’énergie, Haïfa est la seule porte qui ouvre sur les trois à la fois.
Dans la grammaire géopolitique du Golfe, où la lutte contre la radicalisation est devenue une question de survie des régimes, ce laboratoire de coexistence n’est pas un argument d’image : c’est une garantie stratégique
Frank MelloulIl y a plus. À sa naissance, l’IMEC portait un dessein politique explicite : prolonger les accords d’Abraham et consolider l’axe des puissances de la stabilité face à l’arc de la déstabilisation. La baie de Haïfa et ses régions voisines en sont la préfiguration vivante : 53 villes, dont 27 arabes, où Juifs et Arabes bâtissent ensemble une prospérité commune. Dans la grammaire géopolitique du Golfe, où la lutte contre la radicalisation est devenue une question de survie des régimes, ce laboratoire de coexistence n’est pas un argument d’image : c’est une garantie stratégique. Ancrer le corridor à Haïfa, c’est donner aux monarchies arabes, à l’Inde et à l’Europe un intérêt matériel partagé dans la réussite de la normalisation, c’est-à-dire transformer un armistice diplomatique en interdépendance irréversible.
Rien de tout cela ne dispense de lucidité. Il faut arrimer formellement Israël et la Jordanie au protocole du corridor, combler le chaînon ferroviaire jordanien, bâtir la redondance que recommandent à juste titre les meilleurs stratèges : plusieurs entrées, plusieurs sorties. Un réseau, oui. Mais un réseau a un centre de gravité, et les centres de gravité ne se décrètent pas : ils se constatent. La crise d’Ormuz a refermé la parenthèse heureuse où l’on pouvait croire le commerce séparé de la puissance. Dans le monde qui vient, les nations ne choisiront pas seulement des routes : elles choisiront des camps. L’Europe, qui parle tant d’autonomie stratégique, tient ici l’occasion d’en faire une politique. La route de l’Inde vers l’Europe passera par la Méditerranée orientale ; la seule question est de savoir si elle s’ancrera dans la stabilité ou dans l’aléa. La géographie, l’économie et le G20 ont déjà répondu : elle s’ancrera dans une baie où l’Orient rencontre la Méditerranée, et où deux peuples démontrent, chaque jour, que la route de demain peut aussi être un projet de paix.


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