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« Il faudra que tu meures si tu veux vivre » : c’est par ce paradoxe fulgurant que Richard Desjardins avait résumé, dans sa chanson… Et j’ai couché dans mon char, le dilemme vécu par la population d’une ville fondée sur une industrie polluante. Créée au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, la nouvelle pièce d’Emmanuelle Jimenez, Fondre, nous entraîne au cœur de ce débat douloureux : comment vivre dans un milieu empoisonné ?
Le projet est né d’une initiative d’Alexandre Castonguay, directeur artistique du Théâtre du Tandem, basé à Rouyn-Noranda. Il a eu l’idée de distribuer des exemplaires de la pièce de théâtre d’Henrik Ibsen Un ennemi du peuple aux habitants du quartier Notre-Dame, contaminé à l’arsenic par la fonderie Horne voisine — là où a été établie une zone tampon et dont les résidences sont vouées à la destruction. Avant d’organiser une lecture publique de ce classique où un médecin dénonce la contamination de l’eau locale, Emmanuelle Jimenez a été invitée à en faire la mise en lecture, avec des citoyens de Rouyn, en décembre 2022. L’autrice (Du vent entre les dents, Centre d’achats) a senti qu’elle ne pouvait pas en rester là. Castonguay lui a donc demandé d’écrire une fiction inspirée de ces questions.
Eve Landry, qui, en 2022, incarnait justement le rôle principal dans la pièce d’Ibsen au théâtre du Nouveau Monde, était toute désignée pour jouer dans Fondre. Comme membre du collectif Mères au front, la comédienne a participé à des actions pour appuyer celles de Rouyn-Noranda. Elle s’est engagée dans cette lutte parce qu’elle juge la situation « profondément injuste. Et je ne vois pas pourquoi on laisserait les Mères au front de Rouyn se dépatouiller toutes seules. C’est David contre Goliath », explique-t-elle. Les militantes réclament que la fonderie réduise ses émissions dans l’air à trois nanogrammes par mètre cube, ce qui est la norme québécoise. « Aucune population ne devrait être sacrifiée pour le profit d’une multinationale », affirme Landry. Et elle juge important de continuer à parler de ce dossier, qui est « loin d’être réglé ».
Pour Jimenez, il s’agit aussi d’une question plus vaste : « Cela devrait tous nous préoccuper, comme citoyens, parce que si ça se passe à Rouyn et que le gouvernement québécois laisse faire, ça peut arriver partout. Oui, Glencore, ce sont des salauds. Je ne minimise absolument pas la contamination. Mais pour moi, le problème, c’est la démission de l’État québécois, le principe de ne pas faire respecter tes propres lois sur ton territoire. »
Plus largement, la pièce incarne aussi ce dilemme qui nous concerne tous, par rapport à la crise climatique, où sont opposés économie et environnement.
Bouleversée par la situation, la dramaturge a pris le pouls des Rouynorandiens. « Je n’avais pas l’intention d’écrire une pièce militante. J’essayais plutôt de ressentir ce qu’ils vivaient. » Comment ce problème de santé publique les affecte-t-il dans leur intimité, « dans leur manière d’habiter la ville », dans leurs relations personnelles ?
L’autrice a entendu sur le sujet des points de vue très différents. Au point qu’elle ne savait plus que penser devant ces deux « récits collectifs », ces vérités s’opposant. Ni quoi écrire. « Finalement, c’est ce que j’ai écrit : une divergence d’opinions au sein d’une famille. Ce sont des gens qui, à la base, s’aiment très fort. Mais un enjeu extérieur vient teinter les relations intimes. C’est comme une représentation de la société, de comment on reste liés malgré tous les désaccords. »
Dans Fondre, cette famille habite une ville bientôt centenaire, dominée par un grand Fourneau qui l’a rendue prospère. Une vie paisible, malgré la poussière toxique qui se dépose sur tout. Jusqu’à ce que le trio apprenne que toutes les maisons à proximité du fourneau seront rasées. Fernand (Roger Léger) acceptera-t-il de quitter son nid de toujours, où ont grandi ses deux filles ?
Déménager ou rester là ?
Eve Landry insiste beaucoup sur l’importance pour le texte d’éviter d’être moralisateur, ou d’aller dire aux Rouynorandiens quoi faire. « On ne veut pas non plus entrer dans la politique. Je n’ai pas l’impression que la pièce prend réellement parti. C’est une situation grossière, mais en même temps remplie de nuances et de zones grises. Et je trouve que, dans le texte de Manu [Jimenez], on est pile dessus. »
L’interprète, qui avait accepté le rôle simplement sur la foi du sujet, de l’autrice et du metteur en scène (Michel-Maxime Legault), a été rassurée en découvrant la pièce et son respect des différentes perspectives. « En allant sur le terrain, on a rencontré tellement d’hommes qui ont passé leur carrière à la fonderie, qui l’aiment et en sont fiers. » Et elle avait hâte d’entrer en contact avec des travailleurs actuels. « Je les attendais de pied ferme, en me répétant : “Laisse-toi pas attendrir.” Je ne dirais pas qu’ils m’ont eue. Mais ils ont raison aussi. Il s’agit d’aller à la rencontre l’un de l’autre : “Explique-moi en quoi la fonderie est essentielle pour toi.” Alors c’était vraiment une belle rencontre de deux points de vue, qui essaient d’avancer ensemble. »
Dans la pièce, cette division s’incarne dans le conflit entre les sœurs. En vrai, Eve Landry ressemble davantage à la revendicatrice Joanie (campée par Janie Lapierre), qui s’alarme de la contamination, qu’à son personnage, Valérie, qui décide de faire confiance aux autorités. « Elle fait le choix de rester là, en sachant dans quoi elle s’embarque. Mais là où ça la secoue, c’est lorsqu’elle tombe enceinte. » Faire entendre cette voix était essentiel pour la comédienne : « S’il n’y avait pas eu cette parole de Valérie et de Fernand, qui voient toute la force de leur ville, je n’aurais pas embarqué. »
Fondre met en lumière l’amour familial, mais aussi l’attachement qu’on ressent envers son coin de pays, son lieu d’origine, sa maison. Même lorsque ce qui nous est familier devient menaçant.
Un lieu évoqué sur scène par les images vidéo de Dominic Leclerc, tournées à Rouyn-Noranda, et par la conception sonore des musiciens locaux Jean-Philippe Rioux-Blanchette et Marie-Hélène Massy Emond. « Cela apporte énormément de la vibration de cette ville », où on entend un grondement constant, note Jimenez.
Le spectacle s’est bâti en étroite collaboration avec des artistes de Rouyn-Noranda, qui ont éclairé l’autrice sur certains aspects du texte. Durant le processus créatif, les lectures se faisaient avec des locaux, afin qu’ils confirment : « Est-on à la bonne place ? Est-ce que vous vous reconnaissez ? » raconte Eve Landry.
L’automne prochain, le spectacle devrait d’ailleurs être présenté dans différentes localités en Abitibi-Témiscamingue, y compris dans des lieux non théâtraux. Et donc devant un public qui ne sera pas nécessairement composé uniquement de férus de l’art scénique. D’où le souci de lisibilité et d’accessibilité dont a fait preuve Michel-Maxime Legault au début des répétitions, par rapport au texte et à sa mise en scène. « C’est très important pour lui de toujours garder en tête le public d’Abitibi, note Emmanuelle Jimenez. Peut-être que Fondre va être la première pièce qu’ils vont voir de toute leur vie. »
Mais que peut le théâtre face à une situation aussi complexe ? Créer une empathie, estime l’autrice. Elle cite les propos de la conceptrice Marie-Hélène Massy Emond, qui est aussi une Mère au front : « Ça me fait tellement de bien de voir [le personnage de] Valérie sur scène, parce qu’au théâtre, je suis capable de l’aimer. » Ce n’est pas le cas des Valérie réelles que la Rouynorandienne voit prendre la parole au Conseil municipal, « pour défendre la fonderie, leur mode de vie et [l’organisation] de l’économie. Je pense que c’est ce que le théâtre peut : nous permettre de nous connecter ».
« Pour arriver à un début de solution, il faut que les deux parties se rencontrent, ajoute Eve Landry. Et le monde dans lequel on vit en ce moment n’est pas fait pour ça. Même les algorithmes nous envoient avec nos semblables, toujours. Il faut se forcer un peu à se sortir de ça. Et le théâtre, c’est un endroit où on peut se rassembler. En allant contacter les gens de la fonderie, comme Emmanuelle l’a fait, on crée cette rencontre et on vous la montre. Ce dialogue n’existe pas encore, du moins pas partout. Des pièces comme Fondre servent à créer un début de dialogue. »


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