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Culture 19/04/2026 08:55 Actualisé le 19/04/2026 09:15
L’écrivain qui évoque largement la problématique de l’intelligence artificielle dans son roman « Ruptures » s’est confié au « HuffPost ».

JOEL SAGET / AFP
Bernard Minier évoque largement la question de l’intelligence artificielle dans son noveau roman « Ruptures »
Quand la science-fiction devient vraiment réalité. Depuis 26 mars dernier, les amateurs de polars peuvent dévorer le nouveau roman de Bernard Minier : Ruptures. Dans celui-ci, l’enquêtrice espagnole Lucia Guerrero fait face à un géant de la tech qui partage beaucoup de points communs avec Elon Musk. Forcément, l’intelligence artificielle en est un personnage pas si secondaire.
L’auteur participe le 19 avril, dans le cadre du Festival International du Livre de Paris, à une rencontre avec Jacques Attali intitulée « Polars 2.0 : enquêtes et vertiges technologiques ». À cette occasion, le HuffPost s’est entretenu avec l’écrivain toulousain pour l’interroger sur cette nouvelle donnée, sur laquelle il faut désormais compter.
Le HuffPost : L’IA est-elle un peu devenue le nouveau grand méchant loup de la littérature, et de la fiction en général ?
Bernard Minier. Complètement. C’est normal qu’on soit obsédé collectivement par ça puisqu’on en parle du matin au soir. Elle s’est mise dans tous les interstices de notre vie quotidienne, qu’on le veuille ou non. C’est quand même un changement de paradigme et une rupture technologique majeure, qui va entraîner des bouleversements absolument considérables pour l’entièreté de l’humanité dans les années, les décennies à venir.
Est-ce qu'il y a plus de fascination ou plus de peur face à cette révolution technologique ?
En ce qui me concerne, on est largement au-delà de la simple curiosité. On est dans la stupeur et la sidération. Une dystopie, on peut toujours se dire que ça « risque » juste d’arriver. Mon roman n’est pas une dystopie, ça se passe ici et maintenant. Aujourd’hui, on a déjà des systèmes d’IA capables d’identifier et d’exploiter des failles de sécurité. Plein d’utilisateurs parviennent à contourner les garde-fous et ont accès à un savoir-faire très dangereux pour développer des armes chimiques ou bactériologiques par exemple. Les robots humanoïdes existent déjà.
Je pense qu’on va tout perdre - Bernard MinierMême ceux qui travaillent dans l’IA reconnaissent qu’ils n’en ont une compréhension que très limitée et qu’ils ne peuvent pas garantir qu’elles ne présentent pas de danger. Quand on sait ça et que chaque nouvelle génération d’IA développe des capacités qui étaient inimaginables par la précédente, ça interroge.
C’est quoi la conséquence à long terme pour vous de la place que prend l’IA ?
Moi je pense qu’on va tout perdre. On va perdre la vérité, parce que ça va noyer le vrai entre les fake news et les deepfakes. Les nouvelles générations qui sont déjà perfusées à leur téléphone portable, je ne sais pas comment elles vont faire. Michel Serres disait que notre rapport à la vérité s’est brouillé, ça n’a jamais été aussi vrai, et les IA ont accentué ça. Et puis c’est une béquille l’IA, et à chaque fois qu’il y a une béquille, c’est une perte de capacité cognitive. Le jour où la calculette est arrivée, le calcul mental ça a été terminé. Là, ça va être pire : la capacité de réflexion, de construction, de structuration de notre discours, la pensée, la richesse du langage. Tout ça, ça va être perdu, les dégâts vont être considérables.
J’ai copié collé un paragraphe de Ruptures, et ça m’a répondu : « 100 % écrit par une IA » - Bernard MinierVous avez déjà utilisé de l’IA quand même, pour voir ?
J’ai testé le petit bouton qui permet d’identifier un texte supposément écrit par une IA, je suis curieux. J’ai copié collé un paragraphe de Ruptures, et ça m’a répondu : « 100 % écrit par une IA, ce texte sera refusé par une maison d’édition ou une faculté. » J’ai réessayé une deuxième fois, même chose. Je me suis dit mince, j’ai écrit comme une IA. Du coup, j’ai pris un bon vieux Les Égouts de Los Angeles de Michael Connelly qu’on ne peut pas supposer avoir été écrit par une IA, sauf s’il avait eu une machine à voyager dans le temps. Là aussi, Chat GPT m’a répondu « 100 % écrit par IA ». Donc même ce truc tout simple n’est pas fiable du tout. C’est ça le piège, c’est une révolution qui bluffe au début, mais il faut un peu creuser pour en voir les failles.
Vous comprenez l’utilisation de l’IA comme outil de travail dans la littérature ?
Moi j’aime écrire, ce n’est pas juste mon métier, c’est un plaisir. Je ne vois pas trop où serait le plaisir de demander à une machine de le faire pour moi. On pourrait se dire que la relecture humaine est un garde-fou, pas forcément. J’ai fait le test et glissé des phrases écrites par IA dans mon manuscrit, mes relectrices, qui sont pourtant très exigeantes, n’ont rien vu. Ce qui est certain, c’est qu’il y a déjà plein de choses qui existent, d’auteurs bidon qui proposent quasiment 10 nouveaux romans par jour. Et sans doute de vrais écrivains en chair et en os qui s’en servent ou sont tentés de le faire. Globalement, ça pose la question de la créativité, de savoir où se loge le talent. Est-ce que c’est dans la technique pure ou est-ce que c’est dans le supplément d’âme qu’on met dans la création ?
Vous militez pour pas d’IA ou une IA encadrée ?
Non, il y a des domaines, comme la médecine où c’est formidable. Et puis c’est là, c’est trop tard. Mais pour l’ensemble de la société, il va falloir légiférer, c’est évident, même si le chantier est immense. Pour les créateurs comme moi, il faut que tout ce qui est publié et qui a été écrit par une IA soit identifiable comme tel, avec un QR code. Il faut qu’on puisse distinguer la création humaine de ce qui est fait par la machine. Et quand je demande à mes lecteurs, eux répondent systématiquement qu’ils veulent lire un roman écrit par une vraie personne. L’humain doit garder sa place.


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