Jean* (prénom d’emprunt) a l’allure du col-blanc jusque dans son intérieur. Quand s’ouvre la porte de son appartement dans un immeuble du centre-ville, du jazz résonne. L’homme vit dans ce deux-pièces impeccablement rangé depuis la fin de son droit aux indemnités du chômage, en 2018, moment de son inscription à l’Hospice général.
Depuis, l’aide sociale assure à Jean de quoi vivre, couvre son loyer et ses factures médicales et lui donne un petit budget pour faire ses courses. En échange, l’ancien commercial-cadre dans plusieurs grandes entreprises de la place montre patte blanche sur ses transactions bancaires et s’engage à rester en contact permanent avec une assistante sociale.
Cette dernière a flairé la plus-value professionnelle de son nouveau protégé dès son arrivée dans son service. Elle lui propose rapidement «un retour progressif sur le marché de l’emploi», par le biais d’activités de réinsertion (AdR).
Certificats élogieux en série
Ces missions contractualisées, assimilables à des stages et divisées en trois catégories (activité d’insertion professionnelle, activité de développement professionnel avec encadrement et activité de participation à la vie active), ont été mises en place par l’institution fin 2006, pour «permettre aux personnes de reprendre confiance en elles, de retrouver des habitudes de travail, de renouer des liens et de s’intégrer socialement, d’étoffer leur CV, de se réorienter, voire d’obtenir une formation», indique Nadia Barth, porte-parole de l’Hospice général.
De fait, entre 2018 et 2022, sur l’initiative de son assistante sociale, Jean a successivement occupé plusieurs postes à plein temps et de longue durée:
commis administratif à l’Office des poursuites pendant 2 ans
formateur d’adultes à l’Aide aux migrants (AMIG) pendant 1 an
agent de numérisation pour l’Hospice général pendant 6 mois
et enfin, accompagnateur numérique pendant 1 an.
Chacune de ces expériences non rémunérées s’est soldée par un certificat de travail élogieux: Jean «est un collaborateur très fiable, ponctuel et impliqué dans son travail», «précis et minutieux, qui a le sens des responsabilités», ou encore un professionnel qui «a entretenu de très bons rapports avec sa hiérarchie, ses collègues et les administrés».
Et pourtant, aucune embauche, malgré une excellente performance, documentée. Pourquoi?
L’Hospice se défend: «Avec les AdR, les objectifs recherchés ne sont pas de trouver un emploi, même si cela peut se présenter, poursuit Nadia Barth, la porte-parole*. Les AdR relèvent du cadre des activités d’insertion sociale et socio-professionnelle avec accompagnement. La réglementation sur les AdR a par ailleurs évolué depuis 2006 en lien avec la réglementation sur le travail, l’introduction du salaire minimum à Genève et l’entrée en vigueur de la Loi sur l’aide sociale et la lutte contre la précarité (LASLP) début 2025. Cette loi confirme que les mesures doivent être approuvées par le conseil de surveillance du marché de l’emploi et obéir aux conditions de rémunération précisées dans la loi sur l’inspection du travail.»* Une réforme est ainsi en cours au sein de l’Hospice, afin de s’adapter au nouveau cadre légal, ajoute la porte-parole, sans fournir davantage de détails.
«Cela n’a pas porté ses fruits»
Selon un décompte transmis par l’Hospice en 2025, 4058 contrats AdR ont été signés depuis 2020. Parmi eux, 67,12% avaient encore un dossier actif à l’Hospice en juillet 2026 et 12,59% en étaient sortis grâce à une prise d’emploi ou une augmentation des ressources. Le recours au dispositif a par ailleurs nettement reculé sur cette période, sans suivre une trajectoire linéaire: après 953 AdR en 2020, ce chiffre tombe à 793 en 2021, 649 en 2022 et 553 en 2023, avant de remonter à 648 en 2024. Les cinq premiers mois de 2025 comptaient 462 AdR.
«L’obligation d’exercer une activité de réinsertion à tout prix n’a pas porté ses fruits, relève Nadia Barth. Il est nettement plus judicieux de construire avec les personnes un projet d’accompagnement social ou socio-professionnel, qui se base sur l’esprit: la bonne mesure pour la bonne personne et au bon moment. Les AdR sont utiles, mais pas forcément pour tout le monde. C’est pourquoi l’institution a développé d’autres mesures, facilitant l’insertion professionnelle de ces bénéficiaires. Les AdR ne sont plus qu’une mesure parmi d’autres.»
Et de préciser qu’avec l’entrée en vigueur de la LASLP, «les bénéficiaires de l’aide sociale ont l’obligation de contribuer activement à leur insertion et au développement de leur autonomie.»
La baisse s’expliquerait également en partie par un manque d’intérêt des bénéficiaires. «J’avais une motivation incroyable au début, dit Jean. J’étais prêt à tout pour m’en sortir, mais aucun de ces stages ne m’a ouvert de porte. Mon engagement total dans chaque stage AdR ne m’a jamais permis de décrocher un contrat de travail. Je n’ai jamais été embauché.»
Autres compétences, même son de cloche
Tout devrait avoir changé avec la LASLP, mais des situations comme celles de Jean sont toujours d’actualité. Olivier*, un informaticien bénéficiaire de l’aide sociale, actuellement engagé à 100% pour quatre mois dans le cadre d’une mesure de réinsertion, explique consacrer ses journées au développement d’outils basés sur l’intelligence artificielle, sans perspective d’embauche. «Je suis content de reprendre un rythme quotidien, avec des horaires fixes, dit-il. Mais c’est dévalorisant de travailler dans ces conditions. J’ai le sentiment que je ne retrouverai jamais un vrai emploi, même si je suis encore productif.»
Léo*, ancien traducteur dans une agence onusienne, a connu un parcours similaire. Ce Genevois à l’apparence soignée est bénéficiaire de l’aide sociale depuis 8 ans. Après une longue carrière sans accrocs au sein de la Genève internationale, l’homme tente une reconversion professionnelle dans l’enseignement. Expérience qui aboutit à un burnout, suivi d’une inscription à l’Hospice général. «Je n’étais pas habitué à l’échec, confie-t-il, ému. J’avais fait des hautes études – à la Faculté de traduction et d'interprétation de l'Université de Genève, puis en Lettres – et j’étais resté longtemps dans un poste prestigieux. J’ai toujours été apprécié par mes collègues, mais mon enfant ado n’aura pas eu longtemps l’image d’un papa qui travaille.»
Dans l’espoir de remonter la pente, Léo signe un premier contrat AdR dans une association vouée au prêt de matériel. «J’y suis resté 8 mois, avant de céder la place à quelqu’un de plus adapté au cahier des charges», explique-t-il. Par la suite, il sera retenu pour une mission d’édition de textes, qui ne dure qu’une semaine. «Je me suis résolu à passer le restant de mes jours à l’aide sociale», déplore-t-il, déprimé.
Stagiaires durant des années
Une étude publiée en 2018 conforte ces témoignages. L’Observatoire de l’aide sociale et de l’insertion (OASI) y analyse 94 contrats de réinsertion (dont 17% d’hommes et 11% de femmes ayant un titre universitaire ou équivalent). Il pointe une «gestion publique (qui) pousse en réalité vers une précarisation et un maintien dans l’exclusion d’une grande partie des travailleurs sans emploi et des personnes à l’aide sociale.»
Ce rapport de 64 pages souligne que la situation est bien connue: aussi bien la Cour des comptes que des audits externes (comme Evaluanda en 2016) l’ont décortiquée. «Notre étude a fait grand bruit au Grand Conseil, au moment de sa publication, mais se trouve actuellement en état de veille, regrette sa cheville ouvrière, Jocelyne Haller, ancienne assistante sociale, ex-députée au Grand Conseil (solidaritéS). «On continue d’engager des stagiaires au lieu de demander une subvention pour pérenniser des postes qui permettraient de sortir ces individus du système social.» Alexandre Baljozovic, coordinateur de l’Association de défense des chômeurs, est sur la même ligne: «Il y aurait de quoi faire une série télé de cinq saisons sur les abus du marché de la réinsertion», ironise-t-il.
Contrôle des abus
L’Office cantonal de l’inspection et des relations du travail (OCIRT), chargé d’examiner les bonnes pratiques en vigueur sur le marché de l’emploi, souligne que les conditions des stagiaires de l’Hospice général s’améliorent depuis l’entrée en vigueur de la LASLP en 2025. Dans la foulée, des changements notables ont été énumérés dans les critères des stages d'insertion professionnelle, notamment: «le stagiaire poursuit le but d'une réintégration rapide du marché de l'emploi» et «bénéficie d'une exemption au salaire pendant une durée maximale d'un mois.»
Les nouvelles conditions cadres sont-elles respectées? «Avec l’entrée en vigueur du salaire minimum (SMin), certaines exemptions ont dû être clarifiées, relève l’OCIRT. Depuis le 1er janvier 2025, les stages de l’Hospice général sont soumis aux conditions fixées par le Conseil de surveillance du marché de l’emploi (CSME). L’OCIRT s’assure, dans ses contrôles, que les stages et mesures de l’Hospice général répondent à des conditions minimales pour être qualifiés comme tels.»
Une main-d’œuvre efficiente
C’est que derrière ces contrats AdR se trouve une ribambelle d’employeurs partenaires: des services de l’Hospice général ou de l’Etat, des associations et des entreprises privées. «Un millier de postes de réinsertion sont proposés auprès d’associations ou de collectivités publiques», indique le site de l’Hospice. «Des activités ou des ateliers sur diverses thématiques comme le désendettement, les droits et devoirs du citoyen, le remplissage de sa déclaration d'impôt ou encore la santé.»
Dans le cadre actuel, certaines activités d’insertion sociale peuvent durer six mois, être renouvelées une fois et atteindre jusqu’à 40 heures par semaine. Les conditions fixées par le Conseil de surveillance du marché de l’emploi posent toutefois une limite: le bénéficiaire doit participer aux activités «dans une optique d’apprentissage et non de productivité».
Sur un total de 770 AdR dans le canton au moment de l'étude de 2018, les chiffres étaient plus détaillés: 16 contrats AdR à l'administration fiscale cantonale, 55 chez Caritas Genève, 35 dans l'EMS privé du Val fleuri, 10 à l'école Rudolf Steiner ou encore 18 à l'Office cantonal de la population et des migrations (OCPM). Des acteurs économiques qui ont profité d’une main d'œuvre gratuite, selon les conclusions de l’OASI: «Le lieu d’accueil engage des stagiaires AdR […] pour pallier un déficit de postes, avaient établi les chercheurs. Selon la quasi-totalité des (52) encadrant·es et responsables, les stagiaires AdR remplissent les exigences de leur poste, et ce rapidement (durant le premier mois ou dès la moitié du stage).»


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