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Photographies : Olivia Laperrière-Roy

Alison et José se sentent libres. Il y a trois ans, ils ont quitté la Colombie pour Thetford Mines.

Ils ont rejoint leur père, arrivé l’année précédente, grâce à un permis de travail fermé lié à une fonderie du coin. Terminés, les tensions sociales et les gaz lacrymogènes lancés tout près de leur maison de Yotoco.

Lorsque Anderson Londoño a su que le processus pour la résidence permanente était enfin enclenché, ses enfants ont pu respirer plus librement. Alison rêve maintenant d’une carrière dans les arts, et José, d’écrire ses propres chansons.

Alison vient de célébrer ses 15 ans. Dans la cour de sa nouvelle maison de Thetford Mines, que son père rénove tranquillement grâce à des tutoriels visionnés sur YouTube, des amis sont venus célébrer son quinceañera. C’est son passage à sa vie de jeune femme, un rituel important en Colombie et ailleurs en Amérique latine. José, son petit frère de 13 ans, a joué du piano, et son père a chanté une chanson d’amour à notre mère, raconte Alison.

La fin de semaine, ils ne sortent pas beaucoup. Ils restent à la maison ou se baladent en voiture pour faire les courses. Ici, ils profitent du fait qu’ils sont seuls. Ils sont plus concentrés sur leurs passions, leurs études. En Colombie, il y a beaucoup d'amis dans la rue. Leurs passions changeraient, affirme leur père.

De toute façon, les activités ciblées pour les adolescents issus de l’immigration par des organismes communautaires n’existent pas vraiment à Thetford Mines. Il y a un besoin d'activités, de soutien, d'accompagnement de nos adolescents [issus de l’immigration], convient Catherine Beaudoin, conseillère en intégration des immigrants au Carrefour jeunesse-emploi de Frontenac.
Ce sont des adolescents qui sont un peu invisibles, parce qu’ils ne veulent pas nuire à leur parcours d’immigration, ils ne veulent pas faire de vagues, insiste-t-elle.

À la polyvalente de Thetford Mines, plus d’un étudiant sur dix est maintenant issu de l’immigration. Alison voit de nouveaux visages partout dans les couloirs. Elle se sent moins seule. À son arrivée en sixième année du primaire, elle se revoit discutant avec sa professeure par l’entremise d’une tablette. Le souvenir de ne rien comprendre, de perdre son temps. La peur de doubler son année.
Le nombre de nouveaux arrivants a explosé en Chaudière-Appalaches au cours de la dernière décennie. C'est la région qui a connu, proportionnellement, le plus gros boom au Québec. Entre 2019 et 2023, les nouveaux arrivants permanents sont passés de 158 à 1101, un nombre sept fois plus élevé.
C’est sans compter tous les nouveaux arrivants qui arrivent avec un permis de travail fermé lié à leur employeur, et que la région de Chaudière-Appalaches accueille en grand nombre en raison de la pénurie de main-d'œuvre que connaissent ses PME.

Photo : Radio-Canada / Eugénie Emond
Depuis deux ans, l'augmentation s'essouffle en raison des resserrements des seuils d'immigration temporaire imposés par Québec et Ottawa. Avec le recul, Laurie Jacques Côté, animatrice de développement personnel et communautaire, constate l’avantage des petits milieux pour favoriser l’inclusion des jeunes adolescents, mais aussi les dégâts lorsque c’est mal fait.
Photo : Radio-Canada / Eugénie Emond« Il faut être capable de les accueillir parce que les adolescents vont vivre un choc culturel. Ça s'en vient. Souvent, c'est la lune de miel quand ils arrivent dans l'école. Tout est beau, tout est nouveau, tout est le fun. Malheureusement, quand le milieu n'est pas bien préparé, des fois, ça peut venir créer de beaux gros chocs culturels quand même assez violents. »

De son arrivée dans le village de Saint-Magloire, perché dans les Appalaches, il y a trois ans et demi, Tymofii ne se souvient de rien. Rien non plus des cinq mois passés en Pologne après avoir fui la guerre en Ukraine. Sauf de son chat gris, un british shorthair aux allures de pacha, laissé derrière.


Dans l’appartement qu’il partage avec sa mère, quatre poissons tournent en rond dans un bocal. Tymofii a vécu un choc. Avant, il avait beaucoup d’amis. Il est très timide maintenant, décrit sa mère, Liudmyla.

Le garçon de 13 ans passe le plus clair de son temps entre l’appartement et le café que Liudmyla exploite depuis un an et demi, en plein cœur du village de quelque 700 habitants. Celle-ci y prépare et sert des pâtisseries ukrainiennes tout en s’occupant du bureau de poste.
Cet emploi a été une bénédiction lorsque le père de Tymofii les a quittés, après leur arrivée. Grâce à l’aide de la communauté, Liudmyla a pu ouvrir Les Délices du Bonnet, en l’honneur de la montagne qu’on aperçoit par la terrasse.
Mais Liudmyla est presque toujours au travail, et Tymofii, presque toujours seul.

Quand il ne travaille pas au café avec sa mère, il joue à des jeux vidéo ou il arrose les fleurs du village. Parfois, lui et sa mère partent à pied explorer la forêt qui encercle le village. Il y a beaucoup de mouches, confie Tymofii.

Dans sa chambre, Tymofii lance des projectiles sur un vaisseau spatial dans un jeu qu’il a lui-même programmé. Il rêve maintenant de travailler en informatique.

Beaucoup d'incertitudes planent sur l'avenir. Arrivée au Canada comme réfugiée en 2022, Liudmyla détient maintenant un permis de travail ouvert qui expire en 2029. Le permis d’études de Tymofii, lui, expire à la fin de janvier 2027. Je ne sais pas comment les choses évolueront, mais je ne veux pas déranger Tymofii avec ça, il doit se concentrer sur ses études, soutient Liudmyla.

Le jeune homme, qui vient de terminer sa première secondaire à l’école des Appalaches de Sainte-Justine, dans Les Etchemins, à une trentaine de minutes de la frontière américaine, a récolté plusieurs méritas cette année. Il parle cependant toujours avec un français cassé. Il a laissé tomber la francisation. J’ai décidé que j’avais déjà passé cette période, dit-il simplement.
L’école des Appalaches est l’une des premières de la Beauce et des Etchemins à avoir reçu des élèves issus de l’immigration, en 2018. Des enfants de travailleurs étrangers temporaires employés de l’entreprise Rotobec, qui fabrique notamment de la machinerie pour l’industrie forestière.
En 2022, le Centre de services scolaire de la Beauce-Etchemin a vu son nombre d’élèves issus de l’immigration doubler, passant de 578 en 2021-2022 à près de 1000 l’année suivante. Depuis, l'augmentation s'est stabilisée à près de 200 élèves de plus par année.
Comme à Thetford Mines, le milieu a dû s’adapter. Le statut migratoire des parents, qui arrivent en majorité avec des permis fermés liés à leur employeur, sans promesse de résidence permanente, crée toutefois de l’incertitude au sein des familles. Cela se répercute sur les adolescents, qui ne savent pas s’ils pourront terminer leurs études.
« On dit que nos jeunes vivent beaucoup d'anxiété. C'est comme la nouvelle mode. Imaginez ceux qui arrivent avec toutes les raisons d'être beaucoup plus anxieux que les nôtres. Ils n’ont pas du tout les mêmes chances que des élèves qui sont nés au Québec. »

Liudmyla et Tiimofii semblent vivre en symbiose, accrochés l’un à l’autre, dans les hauteurs des Appalaches. Avec sa mère, Tima rit, s'exprime, se sent bien. Jusqu’à tout récemment, ils n’avaient pas vraiment quitté le village, faute de voiture. Cet été, ils ont pu aller à la mer regarder l’horizon, par-delà les montagnes de Bellechasse.

Depuis qu'Allisson et Enélya se sont rencontrées à la polyvalente Beaurivage de Saint-Agapit, dans Lotbinière, elles passent du temps ensemble dès qu’elles le peuvent.

Lorsque Enélya a reçu les clés de sa voiture, elle a lâché un grand ouf de soulagement. Même si la conduite automobile, ce n’est pas trop son affaire. Mais après plus de deux ans à se déplacer en autobus dans une région comme Lotbinière, elle est heureuse de ne plus dépendre de personne.

Maintenant, elle peut se promener où elle veut avec Allisson, son amie, qu’elle va chercher à Saint-Gilles.
Enélya a beau venir de France, et Allisson du Mexique, les deux femmes de 18 ans affirment avoir quitté leur pays pour les mêmes raisons : le peu d’avenir dans des pays où le sentiment d’insécurité augmente, surtout pour les femmes. En France, il y a beaucoup d'agressions dans les rues, dans les transports en commun ou même dans les écoles. C'est n'importe quoi, dit Enélya.
Enélya rêvait de camionnettes à l'américaine et de paysages tachetés d’autobus scolaires jaunes. Allisson voulait venir rejoindre son père, travailleur agricole saisonnier depuis 14 ans dans les champs de Saint-Gilles, qu’elle voyait rarement. Lorsque le statut migratoire de ce dernier a changé, elle a immigré avec sa mère et ses sœurs, il y a quatre ans.

Les deux amies se souviennent encore de leur première rencontre, dans un cours de science. Allisson ne comprenait rien. Enélya avait baragouiné quelques mots en espagnol pour l’aider. Et elles ne se sont plus lâchées.

Arrivée en plein milieu du secondaire à l’école Beaurivage de Saint-Agapit, il y a cinq ans, Allisson a dû se débrouiller pour apprendre le français en tant que seule nouvelle arrivante. L'école n'était pas prête à ça. C'est pour ça qu'on dit que moi, j'ai appris le français toute seule. Parce qu'en vrai, il n’y en avait pas, de prof, relate-t-elle.

Alors qu’Enélya, dont la famille a obtenu la résidence permanente, a pu prendre une année sabbatique pour réfléchir à son choix de carrière, l'an dernier, Allisson a dû terminer son secondaire à l’école pour adultes cet été, ralentie par son apprentissage du français. Maintenant, elle regarde la suite avec beaucoup d'angoisse. Son père aimerait obtenir sa résidence permanente, mais il échoue aux tests de français. Il n’a pas le temps de suivre des cours.
Faute de citoyenneté canadienne, et maintenant âgée de 18 ans, Allisson se retrouve un peu dans le néant.
Ayant atteint la majorité, Allisson ne peut travailler, faute de permis. Pour étudier, elle doit obtenir son certificat d’acceptation du Québec (CAQ) afin de demander un permis d’études au fédéral et, ensuite, s’inscrire au cégep. Le temps presse : après 21 ans, elle devra débourser davantage que les élèves québécois pour ses droits de scolarité.
C'est l'épée de Damoclès, en fait. C'est toujours ça, pour eux, résume Catherine Beaudoin, conseillère en intégration des immigrants au Carrefour jeunesse-emploi de Frontenac.

Cette incertitude liée à son avenir, Allisson la ressent comme un poids qu’elle traîne et qu’elle évacue comme elle le peut. La jeune femme pleure beaucoup. Elle a peur de devoir dire adieu à son amoureux, un Québécois rencontré à l’école. Elle craint de prendre encore plus de retard dans son parcours scolaire, elle qui était habituée à être première de classe au Mexique. Elle n’ose même pas en parler à ses sœurs, qui n’ont pas eu, comme elle, la chance de poursuivre leurs études ici.

Lorsqu’on lui demande à quoi elle rêve, Allisson n’ose pas se projeter. Elle répond simplement : Je ne sais pas, non. Je ne sais pas.

En 2024, Raissatou quittait le Cameroun pour rejoindre sa mère Nadège au Canada.

Raissatou, c’est la prochaine mairesse de Thetford Mines! lance sans une once d’hésitation Andrée Martineau, sa professeure à l’école pour adultes. Elle fait référence à son implication au sein des Jeunes ambassadeurs, un projet piloté par le Carrefour jeunesse-emploi de Frontenac, mais aussi à l’apprentissage accéléré de la jeune femme de 19 ans, qui obtiendra bientôt son diplôme d’études secondaires.

Raissatou n’en est pas si sûre. De la fenêtre de son appartement, on aperçoit la boulangerie de Saint-Méthode. Même quand elle va à l’école, Raissatou y travaille de 17h à 22h. Ensuite, elle se glisse dans son lit, à côté de sa petite sœur. Le lendemain, elle se lève afin de préparer sa boîte à lunch pour le camp de jour, si sa mère ne peut pas s’occuper de la fillette.

Dans ses moments libres, Raissatou cuisine. Ce midi, c’est un sauté d’épinards, auquel elle ajoutera des crevettes et des bananes plantains frites.

Elle chante et danse, pratique la chorégraphie Cotton-Eyed Joe avec Manuelle, sa sœur, même si leur mère préfère la musique de leur pays d’origine, le Cameroun. Rien de mieux, selon Nadège, pour remonter le moral des troupes, que de danser dans leur six et demie de Saint-Méthode, qui devient, l’espace d’une chanson, un îlot en flottement au-dessus du dépanneur.

Nadège est arrivée au Canada la première grâce à un permis de travail fermé lié à la boulangerie St-Méthode, en mai 2023. Ses trois enfants sont venus la rejoindre un an plus tard. Elle souhaite de tout cœur qu'ils restent, mais l’incertitude plane. En février, son permis de travail expirera et celui de Raissatou aussi.
La boulangerie, qui emploie présentement 34 travailleurs ayant un permis de travail fermé, vient de mettre temporairement en pause le recrutement à l'international en raison du regroupement familial et de l'obtention de la résidence permanente [qui] sont devenus tellement complexes pour nos employés, selon Raphaël Caron, directeur des ressources humaines de l’entreprise.
Depuis 2019, elle embauche à l'étranger, et seuls 30 % des travailleurs ont obtenu leur résidence permanente.

Arrivée en 4e secondaire à la polyvalente de Thetford Mines, Raissatou aurait cru son adaptation plus facile en raison du français, qu’elle maîtrise parfaitement. Mais les codes sociaux et culturels, complètement différents, tout comme le système d’éducation, ont peu à peu miné sa confiance en elle. Je peux dire que c’est la pire année de ma vie, lâche-t-elle.

Bien que les milieux ruraux soient souvent mieux adaptés que les grands centres pour accueillir les personnes immigrantes, en raison de la cohésion sociale plus solide, Maria Boeira Lodetti, professeure à l'École de travail social et de criminologie de l'Université Laval, constate aussi que l'intolérance croissante face à l’immigration a des impacts sur les adolescents.
« L’intolérance à la diversité, c’est vraiment un mouvement qui n'est pas isolé au Québec. On le voit vraiment en augmentation partout. Et cela peut être très blessant pour les adolescents et rendre tous les processus identitaires qu’ils traversent pendant l'adolescence encore plus complexes. »

Raissatou va mieux, maintenant, à l’école pour adultes, mais elle ne rêve plus. Je voulais devenir médecin, mais maintenant, ç’a changé, dit-elle. Âgée de 19 ans, elle songe à faire une technique en génie mécanique, un choix réaliste, un métier manuel qui lui permettra de tirer son épingle du jeu si elle doit revenir au Cameroun.
À la polyvalente de Thetford Mines, Laurie Jacques Côté constate l'inégalité des chances pour certains élèves issus de l’immigration quant au choix de leur domaine d’études. Certains auraient voulu faire une carrière en cuisine ou en art, mais ils savent très bien que ce ne sera pas possible pour un permis d'études ou une perspective d'emploi prochainement aux yeux du gouvernement québécois, explique-t-elle.
Ça me confronte beaucoup parce que je vois des élèves issus du Québec qui ont le luxe de pouvoir se tromper, de pouvoir essayer des choses et de le faire en toute quiétude. Ça me désole qu’on ait autant d'inégalités dans notre communauté, déplore-t-elle.

Cet été, Raissatou a réussi à mettre assez d’argent de côté pour s’acheter une voiture usagée et sortir du village de Saint-Méthode qui, pour elle, rime avec ennui. Dans ses yeux vacille une petite lueur d’espoir. Je me suis adaptée aux deux cultures. Pour le moment, ça va, mais j'espère qu'à l'avenir, ça va être encore meilleur que maintenant, résume-t-elle simplement.
Crédits
- Journaliste : Eugénie Emond
- Photographies : Olivia Laperrière-Roy
- Édition : Kathleen Lavoie
- Révision : Martin Benoit


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