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Éric Sadin : «Au temps des IA génératives, il faut préserver les œuvres de l’esprit et des métiers des arts et de la culture»

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FIGAROVOX/TRIBUNE - Alors que se tient, cette semaine, le sommet sur l’intelligence artificielle à New Delhi, le philosophe juge urgent, tant pour défendre la créativité que pour protéger les emplois, de prendre des mesures concrètes pour interdire le recours à l’IA dans la littérature ou le cinéma.

Éric Sadin est philosophe, spécialiste des technologies numériques et de l’intelligence artificielle, il vient de publier Le Désert de nous-mêmes. Le tournant intellectuel et créatif de l’intelligence artificielle, L’échappée.


Il y a, parfois, des phénomènes qui, à première vue, peuvent paraître anodins, alors qu’ils représentent de puissants signes annonciateurs. Depuis peu, des maisons de production chinoises élaborent des mini-séries, dont la durée de chaque épisode varie d’une trentaine de secondes à quelques minutes, et dont les scénarios, personnages, décors, costumes et lumières émanent d’IA génératives. Jusqu’à nouvel ordre, ne reste à des êtres de chair et de sang que la prérogative de procéder au montage.

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Dans cette lignée, il est documenté que plus de 30% des morceaux aujourd’hui mis en ligne sur des plateformes de streaming musical, comme Spotify, sont intégralement artificiels. Dorénavant, pullulent des ouvrages tartuffe, «rédigés» par des systèmes et dont les individus qui en sont à l’origine n’ont fait que formuler des intentions sans le moins du monde se mettre à la tâche. Les exemples de ce type peuvent déjà être égrenés sur de longues lignes et il est patent que ce ne sont là que les débuts d’un tout nouveau paradigme : un monde de l’art et des œuvres de l’esprit délivré de signataire, désincarné et truffé de pratiques usurpatrices.

Cette désubstantialisation de l’esprit même la culture, à même de la mettre, à terme, en péril, a pris germe fin 2022, lors de l’avènement des IA génératives. Dans la mesure où, depuis, nous avons consenti à charger des technologies d’assurer un nombre toujours plus étendu de tâches qui, jusque-là, mobilisaient nos facultés intellectuelles et créatives.

En cela, contrairement aux propos à courte-vue avançant que ces évolutions s’inscrivent dans l’histoire de l’art faite de régulières transformations, telle l’apparition de la photographie qui n’a pas fait disparaître la peinture, il ne s’agit nullement de l’avènement d’une nouvelle discipline, mais d’un complet changement de paradigme. À savoir, la réalisation par des processus automatisés d’opérations qui, pour un grand nombre d’entre elles et pour tout ou partie, impliquaient, depuis des décennies ou des siècles, des savoir-faire.

Bien au-delà des métiers, c’est toute une vision du monde qui est menacée. Celle célébrée, à partir des Lumières, ayant considéré que certains êtres, riches de leurs talents et, parfois, de leurs génies, ont un legs à offrir à la communauté des vivants.

Et ce, de façon infiniment plus rapide, de qualité prétendument égale, voire supérieure, et à moindre coût. Pointe alors l’exclusion de la figure humaine du champ le plus emblématique où s’expriment les dons qui nous caractérisent en propre. Aux premiers rangs desquels nos pouvoirs infinis d’inventivité et de donner naissance à des formes indéfiniment inédites.

Presque aussitôt, des pans de l’industrie culturelle s’étaient jetés sur ces systèmes dans le but principal de réduire leurs coûts. Des pratiques tenant l’humain pour une simple variable comptable et mettant en péril nombre de métiers. D’ores et déjà la liste est longue et tout signale qu’elle ne cessera de s’étendre. Citons-en quelques-uns : réalisateur de films d’animation, scénariste, comédien-doubleur, maquilleur, traducteur littéraire, graphiste, compositeur, photographe…

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Ce qui caractérise ces professions – et c’est si précieux –, c’est que les personnes s’adonnent à leur passion, participent souvent à des œuvres pleinement communes, y trouvent estime de soi et reconnaissance sociale. En outre, ces métiers qui ont généralement requis de longues et coûteuses études, sont d’autant fragilisés qu’ils sont souvent exercés dans des conditions précaires, sous le statut de travailleur indépendant, et qui, en quelques années, si nous n’y prenons garde, sont condamnés à être balayés.

À cet égard, pense-t-on aux étudiants aujourd’hui en écoles d’art, de photographie, de design, d’architecture, dont tout signale qu’ils vont se retrouver sur le carreau d’ici trois ou quatre ans ? Des foules de jeunes – à l’instar de nombreux fraîchement diplômés d’autres secteurs –, qui ne pourront exprimer leurs facultés, se trouvant alors réduits à des masses d’inutiles, promis à être saisis par la rancœur et la colère.

Bien au-delà des métiers, c’est toute une vision du monde qui est menacée. Celle célébrée, à partir des Lumières, ayant considéré que certains êtres, riches de leurs talents et, parfois, de leurs génies, ont un legs à offrir à la communauté des vivants.

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Au sein d’un ensemble commun fondé sur la libre expression des subjectivités et la curiosité du public pour les œuvres, à même de faire percevoir le réel sous d’autres perspectives, de nous faire penser autrement, jusque parfois à élever notre âme.

À ce titre, entrer dans une ère où nous nous détournons de l’une des formes les plus patentes de notre grandeur, c’est une catastrophe. Car ne feront plus partie de notre horizon les faits que jamais rien ne peut être réduit à un point de vue unique et que chaque génération à apporter quelque chose de singulier au « Trésor de l’humanité », pour reprendre l’expression d’Émile Durkheim.

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En réalité, un renversement s’opère, qui s’inscrit dans les rapports hyperpersonnalisés que nous entretenons aux technologies numériques. C’est-à-dire que des foules vont se mettre à demander à des prestidigitateurs algorithmiques de leur produire ce qui correspond à leurs seules vues.

À terme, chacun, en fonction de ses souhaits, générera sa fiction, sa série, sa musique… Une selflittérature, un selfcinéma, une selfmusique… C’est le sens même de la culture, entendu comme l’intérêt porté à la singularité de certains êtres, qui se trouve inversé, au profit d’un repli sur ses seuls affects et de vis-à-vis continus avec des systèmes. Voit-on la triste réduction existentielle qui se profile ?

Les maisons d’édition devraient faire stipuler dans les contrats que les manuscrits qui leur seront remis n’ont, en aucune manière, fait appel, pour leur rédaction, à ces systèmes.

Le 2 décembre, à l’Unesco, j’avais lancé un appel pour la sauvegarde des œuvres de l’esprit et de tous les savoir-faire des arts et de la culture. Plusieurs mesures avaient été formulées que, à mon sens, nous devrions mettre en place de façon commune et massive, et sans plus attendre.

D’abord, la rédaction de chartes par branche, notifiant ce que les individus et groupements sont prêts à accepter et ce qu’ils refusent catégoriquement. Ensuite, la tenue d’assises, aux échelles nationale et internationale, afin de favoriser les échanges d’expérience et de chercher à instaurer de nécessaires rapports de forces avec la tech et les gouvernements qui, généralement, ont les yeux pleins d’étoiles pour ladite «innovation» numérique. Suivant des visées uniquement utilitaristes et dans l’ignorance, ou le mépris, des conséquences civilisationnelles. Enfin, avait été avancée une série, jugée impérative, de préconisations. En voici quelques-unes, qui ne demandent, en ce début 2026, qu’à être complétées dans chaque secteur.

Les maisons d’édition devraient faire stipuler dans les contrats que les manuscrits qui leur seront remis n’ont, en aucune manière, fait appel, pour leur rédaction, à ces systèmes. Faute de quoi, si le contraire était avéré, celles-ci seraient en droit de se retourner devant les tribunaux.

Car user de ces oracles parlants, c’est ouvrir une vénéneuse boîte de Pandore, vu que mettant en danger toute la profession, instaurant une concurrence déloyale entre ce que nous pourrions appeler d’un côté, les «vrais auteurs» et, de l’autre, de faux-monnayeurs. Des pratiques qui, si elles se généralisaient, rendraient bientôt caduque la figure de l’écrivain, voyant en outre, d’ici quelques années, des vocations en herbe tuées dans l’œuf.

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Il revient encore aux maisons d’édition de garantir le fait qu’elles ne recourent pas à des procédés automatisés pour la traduction de textes littéraires ou de sciences humaines. Il y va d’une exigence morale : l’affirmation selon laquelle le passage d’une langue à une autre concernant les œuvres de l’esprit ne doit être assuré que par des traducteurs – c’est-à-dire, des auteurs chargés d’une mission spécifique et noble.

Dans le monde de la musique – à l’image de ce que vient de décider Bandcamp –, les plateformes musicales se doivent de procéder à la détection de morceaux artificiels et de bannir leur diffusion. Dans la mesure où de telles pratiques menacent l’industrie musicale et les compositeurs. Faute de quoi, d’ici 6 mois, à partir du 1e juillet 2026, nous en appelons à des désabonnements de masse. De la même manière, les compositeurs doivent s’engager sur l’honneur à ne pas user de ses systèmes, vu qu’ils scieraient la branche sur laquelle ils sont, pour l’instant encore, assis.

Dans le secteur du cinéma, les studios doivent s’interdire l’utilisation de technologies génératives à certaines fins, là où des métiers assurent déjà ces tâches. Il semble que cette industrie se débrouillait fort bien jusqu’il y a quelques années, alors que ces machines illusionnistes n’existaient pas. À cet égard, on saisit que le seul objectif ne vise que l’optimisation des coûts, dans le mépris des savoir-faire qui, cependant, donnent toutes leurs couleurs aux images.

Si nous voulons sauvegarder ce monde foisonnant des œuvres, que nous aimons tant, notre responsabilité nous enjoint, et de toute urgence, de nous mobiliser en conscience, en masse et en actes.

Enfin, au sein des lieux d’apprentissage artistique, plutôt que de céder, de manière paresseuse, à la logique mortifère de l’adaptation, il convient de faire preuve de pédagogie auprès des étudiants. Pour les inciter à développer leurs capacités créatives et leur expliquer que l’usage de ces dispositifs vont conduire à leurs atrophies, tout en étant eux-mêmes, un jour, réduits à des masses d’inutiles.

Nous sommes à un moment charnière. Trois après le lancement de ChatGPT et, plus largement des IA génératives, gageons qu’il nous reste trois ans pour agir, avant d’assister à l’avènement d’un monde sans art, sans auteur, sans culture vivante. Et, si par un terrible malheur, un tel horizon advenait, nous ne ferions alors que de nous enivrer de distractions faites de calculs, ayant perdu tout intérêt pour la richesse d’autrui, tout en étant menées à la baguette – et sans vergogne – par de seuls intérêts privés.

Si nous voulons sauvegarder ce monde foisonnant des œuvres, que nous aimons tant, notre responsabilité nous enjoint, et de toute urgence, de nous mobiliser en conscience, en masse et en actes. En ces temps de bascule civilisationnelle, il nous incombe d’être à la hauteur de l’Histoire. Comment ne pas entendre les voix des Beethoven, Balzac, ou Kubrick en puissance des années 2030 nous le demander ?

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