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En voulant rééquilibrer le rapport de force entre paysans, industriels et supermarchés, la France a littéralement ouvert un robinet qui n’a presque rien laissé couler

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Imaginez un robinet que l’on ouvre en pensant qu’il va irriguer un champ asséché, et qui, six ans plus tard, n’a laissé couler qu’une flaque à peine visible. C’est peu ou prou l’image qui vient à l’esprit lorsqu’on referme le dernier rapport sénatorial consacré aux lois censées revaloriser le revenu des agriculteurs français. Votée en 2018 dans un climat d’urgence sociale, la loi Egalim promettait de rééquilibrer les rapports de force entre producteurs, industriels et grande distribution. Aujourd’hui, les chiffres tombent, froids et implacables : l’argent supplémentaire généré par le dispositif n’est tout simplement pas arrivé dans les fermes. Retour sur un mécanisme qui devait tout changer, et qui illustre à merveille la distance parfois abyssale entre l’intention du législateur et la réalité du terrain.

À retenir

  • Le rapport sénatorial de 2024 constate qu’aucune preuve ne permet de justifier l’usage par les distributeurs du surplus de chiffre d’affaires généré depuis 2019 par le mécanisme SRP+10%.
  • Sur 100 euros dépensés en produits alimentaires, seuls 8 euros reviennent aux agriculteurs, contre 40 euros captés par la grande distribution.
  • Le solde commercial agricole français s’est dégradé de 49% entre 2019 et 2024, passant de 7,7 à 3,9 milliards d’euros.

Une loi votée pour sauver les agriculteurs, six ans de silence dans les comptes

En 2018, la crise agricole n’est plus un simple sujet de débat, elle s’affiche dans la rue, sur les ronds-points, dans les tracteurs qui bloquent les axes routiers. Face à cette colère, les pouvoirs publics votent la loi Egalim, avec un objectif limpide sur le papier : permettre aux agriculteurs de vivre décemment de leur travail, en rééquilibrant les négociations commerciales qui les opposent, souvent en position de faiblesse, aux géants de la distribution. Six ans plus tard, le constat dressé par les sénateurs est sans appel. Un rapport d’évaluation remis en mai 2024 pointe une réalité gênante : il est impossible pour les distributeurs de justifier l’usage du surplus de chiffre d’affaires généré depuis 2019 grâce au relèvement du seuil de revente à perte.

Autrement dit, l’argent a bien été collecté, mais personne ne sait vraiment où il est passé. Ce flou n’est pas anodin : il traduit l’absence totale de traçabilité d’un dispositif censé ruisseler vers l’amont agricole. Un an à peine après le vote de la loi, un premier rapport sénatorial de 2019 rappelait déjà qu’un tiers des agriculteurs touchaient moins de 350 euros par mois, révélant que la loi Egalim ne visait qu’une petite partie de ce qui constitue réellement le revenu des exploitants. Le mal était donc identifié dès le départ, mais le remède n’a jamais véritablement opéré.

Egalim, le mécanisme qui devait tout changer et qui n’a rien changé

Pour comprendre l’ampleur de l’échec, il faut revenir sur le principe technique du dispositif, baptisé SRP+10%. L’idée était simple : en relevant artificiellement le seuil de revente à perte, on empêchait les distributeurs de brader certains produits alimentaires à des prix cassés, ce qui devait dégager une marge supplémentaire. Cette marge, en théorie, devait ensuite ruisseler vers les industriels de l’agroalimentaire, puis vers les producteurs eux-mêmes, dans un effet de cascade vertueux. Sur le papier, l’engrenage semblait cohérent. Dans les faits, il s’est grippé dès le premier maillon.

Les sénateurs, circonspects dès 2018 sur la faisabilité réelle de ce ruissellement, avaient vu juste. Aucune preuve tangible n’est jamais venue démontrer que l’argent supplémentaire perçu par la distribution finissait bien dans la poche des agriculteurs. Une commission d’enquête sénatoriale, présidée par Anne-Catherine Loisier, a mis des chiffres précis sur ce constat déjà pressenti : sur 100 euros dépensés en produits alimentaires, seulement 8 euros reviennent aux agriculteurs, contre 40 euros captés par la grande distribution. Un écart qui, à lui seul, résume toute la mécanique inversée d’un système censé profiter à ceux qui produisent, mais qui enrichit avant tout ceux qui distribuent.

Où part l’argent quand il ne va pas aux producteurs

Si l’argent ne remonte pas jusqu’aux exploitations agricoles, il faut bien qu’il aille quelque part. Le rapport sénatorial dessine une cartographie assez éclairante de cette fuite de valeur. Cinq groupes de la grande distribution représentent à eux seuls 83% du secteur fin 2024, face à un tissu de 17 500 entreprises agroalimentaires composées en grande majorité de petits fournisseurs, sans réel pouvoir de négociation. Ce déséquilibre structurel favorise mécaniquement les acteurs les plus puissants, qui parviennent à capter la valeur créée par les nouvelles régulations, plutôt que de la redistribuer vers l’amont de la chaîne.

La filière des œufs illustre ce phénomène de manière presque caricaturale. Pour des œufs de poules élevées en cage, l’éleveur ne perçoit que 20,2% de la valeur, contre 47,9% pour la distribution. Le paradoxe devient encore plus flagrant sur les produits bio, où la part de l’éleveur devient tout simplement nulle, tandis que la distribution capte à elle seule 85,1% de la valeur ajoutée. Autre point noir relevé par les sénateurs : certains distributeurs contournent les lois françaises en passant par des centrales d’achats installées au Luxembourg, en Belgique ou aux Pays-Bas, échappant ainsi aux contraintes imposées par Egalim sur le territoire national. Le coût des accords de services internationaux imposés aux industriels est d’ailleurs passé de 780 millions d’euros en 2019 à 1,1 milliard d’euros en 2024, preuve que la pression commerciale s’est même intensifiée plutôt que de se relâcher.

Du côté des contrôles, la DGCCRF a pourtant multiplié ses interventions sur l’amont agricole, avec une hausse de 75% entre 2022 et 2023. Mais la commission d’enquête regrette une appréciation souvent trop formelle des contrats, qui vérifie la conformité administrative sans réellement s’assurer que les engagements pris se traduisent concrètement dans les comptes des agriculteurs.

Ce que révèle l’échec d’Egalim sur l’avenir des agriculteurs français

Au-delà des chiffres de rémunération, c’est toute la souveraineté alimentaire française qui semble s’être fragilisée pendant ces six années de mise en œuvre. Le solde commercial agricole du pays s’est dégradé de 49% entre 2019 et 2024, passant de 7,7 milliards à 3,9 milliards d’euros. Cette chute traduit une perte de compétitivité préoccupante, dans un contexte où la France, longtemps considérée comme la première puissance agricole européenne, voit sa position s’éroder année après année.

Ce constat interroge en profondeur la manière dont les politiques publiques sont conçues, votées, puis évaluées. Une loi peut afficher les meilleures intentions du monde, si elle ne s’accompagne pas d’outils de contrôle suffisamment robustes, elle risque de se transformer en simple déclaration d’intention, sans effet réel sur le terrain. À l’automne, alors que les négociations commerciales annuelles entre distributeurs et industriels approchent, ce rapport sénatorial résonne comme un signal d’alarme supplémentaire, dans un secteur déjà marqué par des tensions récurrentes et une défiance grandissante entre les différents maillons de la chaîne alimentaire.

Six ans après le vote d’Egalim, le paradoxe demeure entier : jamais autant de textes n’ont été votés pour protéger le revenu des agriculteurs, et jamais leur situation économique n’a semblé aussi précaire. Entre les promesses de ruissellement qui ne ruissellent pas et les circuits de contournement qui prospèrent en toute discrétion, la question mérite d’être posée sans détour : combien de rapports sénatoriaux faudra-t-il encore avant qu’une loi agricole ne se traduise enfin, concrètement, par un euro de plus sur le compte en banque de celles et ceux qui nourrissent le pays ?

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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