Quatre milliards de dollars engloutis dans le béton, l’acier et la tuyauterie, pour un site qui n’a jamais vu décoller la moindre navette spatiale. C’est le bilan de Space Launch Complex 6, à Vandenberg, en Californie : un pas de tir pensé pour offrir à l’armée américaine sa propre porte d’entrée vers l’espace, abandonné en 1989 sans avoir servi une seule fois à son usage prévu. L’histoire de ce chantier pharaonique en dit long sur les emballements technologiques de la guerre froide, et sur la manière dont un accident peut, du jour au lendemain, transformer une infrastructure stratégique en friche industrielle coûteuse.
À retenir
- Pourquoi l’US Air Force a investi 4 milliards dans un site lancé qui n’a jamais volé
- Le défaut de conception fatal caché sous les collines californiennes
- Comment un accident à 2 000 km de là a anéanti quinze ans d’efforts en quelques semaines
Sommaire
- Un pas de tir ressuscité pour l’US Air Force
- Des problèmes techniques jamais vraiment résolus
- Challenger change tout
- Un site maudit qui a fini par trouver sa vocation
Un pas de tir ressuscité pour l’US Air Force
Le site n’en était pas à son premier échec. Construit à partir de 1966 pour accueillir le programme militaire Manned Orbiting Laboratory, une station d’espionnage habitée, SLC-6 avait déjà connu un premier abandon : la construction pour MOL avait commencé en mars 1966, avant que le projet soit annulé en juin 1969, victime des dépassements de budget et des délais. Le pas de tir est resté à l’abandon près d’une décennie, jusqu’à ce que la navette spatiale relance les ambitions californiennes.
En 1972, la décision tombe : Vandenberg deviendra le site de lancement ouest pour les missions militaires en orbite polaire, aux côtés du Kennedy Space Center en Floride. Le choix de recycler SLC-6, partiellement construit pour MOL, semble alors judicieux sur le papier. Le programme de modification, estimé à 4 milliards de dollars, débute en janvier 1979. Sept années de travaux suivront, entre 1979 et 1986, pour transformer une installation pensée pour des fusées Titan en un mini Kennedy Space Center capable d’accueillir l’orbiteur, son réservoir externe et ses boosters à poudre.
Des problèmes techniques jamais vraiment résolus
Le site souffrait d’un défaut de conception fondamental : sa compacité. Contrairement à la Floride, où les infrastructures s’étalent sur des kilomètres, une version miniaturisée du Launch Complex 39 de Kennedy Space Center était construite à Vandenberg, coincée dans un relief de collines et de canyons. Cette proximité entre les équipements allait devenir un cauchemar d’ingénierie. Le risque principal concernait l’hydrogène gazeux susceptible de s’accumuler sous l’orbiteur lors de l’allumage des moteurs principaux : le design compact de SLC-6 et ses conduits d’échappement réutilisés faisaient craindre qu’un incendie sous la navette provoque une explosion capable de souffler l’arrière de l’appareil au décollage.
Les ingénieurs n’ont pas baissé les bras pour autant. Un système d’injection de vapeur a bien été développé pour neutraliser le gaz piégé, et des tests menés en 1987 ont montré que ce dispositif résolvait le problème et répondait aux exigences critiques de vol, la conception étant même prête à être installée. Mais l’hydrogène n’était pas le seul souci. Le givrage posait également difficulté : la brume et l’humidité de la côte californienne favorisaient la formation de glace sur le réservoir externe, un risque de débris au décollage bien plus marqué qu’en Floride. Des réacteurs à jet avaient même été installés au sol pour souffler de l’air chaud et empêcher la glace de se former. À cela s’ajoutaient des soucis de traitement des eaux usées, de suppression acoustique insuffisante et de protection contre le souffle des boosters près des bâtiments occupés.
Challenger change tout
Le 28 janvier 1986, l’explosion de la navette Challenger, 73 secondes après son décollage de Floride, tue les sept membres d’équipage et paralyse le programme spatial américain pendant plus de deux ans. À Vandenberg, le pas de tir venait tout juste d’être déclaré opérationnel, en octobre 1985, même si sa certification complète pour des vols habités restait suspendue à des améliorations de sécurité supplémentaires, notamment un système dédié d’évacuation de l’hydrogène. L’accident rebat toutes les cartes.
La catastrophe pousse l’Air Force à reconsidérer l’intérêt même de lancer des équipages depuis la côte Ouest. Les inquiétudes concernant l’hydrogène piégé, jugées gérables avant Challenger, prennent une tout autre dimension après le drame : la zone confinée de lancement de SLC-6 faisait craindre, après Challenger, qu’un gaz hydrogène piégé provoque un incendie ou une explosion. Les travaux se poursuivent pourtant encore trois ans. Les travaux sur le complexe sont achevés le 20 septembre 1989, et dix jours plus tard, le secrétaire Aldridge ordonne à l’Air Force de transférer ses moyens navette de Vandenberg vers Kennedy Space Center. SLC-6 est alors placé sous cocon, comme vingt ans plus tôt, et l’Air Force met officiellement fin au programme navette de Vandenberg le 26 décembre 1989, entérinant une perte de 4 milliards de dollars. Les charges militaires reprennent alors le chemin des fusées classiques, lancées depuis Cap Canaveral, mettant fin à quinze années d’efforts pour doter l’armée américaine d’un accès autonome à l’orbite polaire.
Un site maudit qui a fini par trouver sa vocation
L’histoire aurait pu s’arrêter là. Elle continue pourtant de façon presque comique : six mois après l’arrêt du programme navette, l’Air Force confie à Lockheed la conversion de SLC-6 en pas de tir pour des fusées Titan IV/Centaur, avec un premier lancement espéré pour 1996. Nouvel échec : en mars 1991, l’état-major de l’Air Force annule à son tour ce programme, faute de besoins suffisants de lancements Titan IV depuis la côte Ouest.
Le site finira malgré tout par être utile. Reconverti à moindre coût, il accueille quatre lancements de fusées Athena entre 1995 et 1999, puis devient à partir de 2006 la base des lancements Delta IV et Delta IV Heavy, avec dix missions réussies jusqu’en 2022. Depuis, SpaceX a repris la main sur ce pas de tir chargé d’histoire : l’entreprise d’Elon Musk y prépare des lancements Falcon 9 et Falcon Heavy, avec un démarrage des opérations attendu à partir de 2027. Les tours de service historiques, elles, ont déjà commencé à tomber sous les explosifs pour laisser place à une nouvelle infrastructure, cinquante ans après que les premières pelleteuses aient entamé les collines de l’ancien ranch californien racheté pour y bâtir un rêve d’astronautes militaires qui n’a jamais décollé.
Sources : globalsecurity.org | santamariasun.com


5 hour_ago
40



























.jpg)






French (CA)