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En redessinant leurs champs après 1950, les paysans français ont littéralement effacé 1,4 million de kilomètres de haies

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Volez au-dessus des plaines de la Beauce, du Bassin parisien ou de la Picardie, et vous verrez des damiers de champs immenses, à perte de vue, sans le moindre obstacle pour freiner le regard. Cette image, on a fini par l’associer à la campagne française tout entière. Pourtant, il y a encore trois générations, ce même paysage ressemblait à un patchwork serré de petites parcelles, cloisonnées par des kilomètres et des kilomètres de haies vives, de talus et de fossés plantés. Ce qui semble aujourd’hui une évidence géographique est en réalité le résultat d’une transformation brutale et volontaire, menée en quelques décennies seulement. Comprendre comment 1,4 million de kilomètres de haies ont pu disparaître du territoire français, c’est comprendre l’un des bouleversements écologiques les plus silencieux et les plus profonds de notre histoire agricole récente.

À retenir

  • Le remembrement agricole d'après-guerre a supprimé 70 % des haies françaises, faisant passer leur linéaire de 2 millions à environ 600 000 kilomètres.
  • Les haies jouaient un rôle écologique et agronomique essentiel : elles freinaient le vent, limitaient l'érosion des sols et abritaient une riche biodiversité.
  • Depuis plusieurs années, des programmes de replantation de haies se multiplient en France, portés par des collectivités, associations et agriculteurs, dans une logique d'agroforesterie.

Un chantier d’État pour agrandir les parcelles

Après la Seconde Guerre mondiale, la France se lance dans un vaste programme de modernisation agricole. L’objectif est clair : nourrir un pays en pleine reconstruction, puis exporter, en s’appuyant sur une mécanisation massive. Or les tracteurs, moissonneuses et autres engins agricoles de plus en plus imposants s’accommodent mal des petites parcelles héritées du Moyen Âge, souvent séparées par des haies, des murets ou des chemins étroits. C’est dans ce contexte qu’émerge le remembrement agricole, une politique publique organisée à l’échelle des communes, qui consiste à redistribuer et à regrouper les terres pour créer des exploitations plus vastes et plus rentables.

Ce chantier, soutenu par l’État et financé à grands frais, va littéralement redessiner la carte agricole du pays. Des haies plantées parfois depuis des siècles sont arrachées à la pelleteuse pour laisser place à des champs uniformes, taillés pour la vitesse des nouvelles machines. À l’époque, personne ou presque ne s’inquiète de la disparition de ces bandes végétales : elles sont perçues comme des reliques d’un autre temps, des obstacles à la productivité plutôt que comme des éléments structurants de l’écosystème rural.

70 % de linéaire disparu, un record qui inquiète l’Europe

Le résultat de cette politique est aujourd’hui connu, et il donne le vertige : le remembrement agricole a supprimé 70 % des haies françaises depuis 1950. Sur les quelque 2 millions de kilomètres de haies qui maillaient autrefois le territoire, il n’en resterait plus qu’environ 600 000 kilomètres. Autrement dit, sur dix mètres de haie qui existaient au sortir de la guerre, sept ont purement et simplement disparu du paysage.

Ce chiffre place la France dans une position particulière en Europe, où elle figure parmi les pays ayant perdu le plus de bocage en si peu de temps. Certaines régions, comme la Bretagne ou les plaines du Bassin parisien, ont vu leur réseau de haies fondre de manière particulièrement spectaculaire, au point que des paysages entiers ont changé de visage en l’espace d’une vie humaine. Ce qui frappe surtout, c’est la vitesse du phénomène : contrairement à d’autres transformations paysagères qui s’étalent sur plusieurs siècles, celle-ci s’est concentrée sur quelques décennies à peine, entre les années 1960 et 1990, période durant laquelle les opérations de remembrement battaient leur plein.

Sans haies, la terre part avec la pluie et le vent

Or ces haies n’étaient pas de simples décorations champêtres. Elles jouaient un rôle écologique et agronomique considérable, dont on a mesuré l’ampleur souvent trop tard. Une haie agit comme un véritable rempart naturel : elle freine le vent, limite l’évaporation de l’eau du sol, retient la terre lors des fortes pluies et abrite une biodiversité impressionnante, des insectes pollinisateurs aux petits mammifères, en passant par de nombreuses espèces d’oiseaux.

Sans cette barrière végétale, les sols exposés se retrouvent bien plus vulnérables. Lors des épisodes de pluies intenses, la terre arable, cette fine couche fertile qui met des siècles à se former, est emportée par ruissellement vers les fossés, les routes et les cours d’eau, un phénomène que l’on appelle l’érosion des sols. Dans certaines plaines agricoles dépourvues de haies, des coulées de boue peuvent ainsi se former après de simples orages, envahissant villages et infrastructures. Le vent, lui aussi, agit sans entrave sur ces grandes étendues nues, asséchant les sols et accentuant les phénomènes de poussière. Ce que l’on prenait pour un simple habillage du paysage rural s’avère donc avoir été, pendant des siècles, un système de régulation naturelle extrêmement efficace, et dont l’absence se paie aujourd’hui en coûts environnementaux et parfois humains.

Replanter ce qu’on a arraché : le pari inversé des années 2020

Face à ce constat, la tendance s’est peu à peu inversée. Depuis plusieurs années maintenant, des programmes de replantation de haies se multiplient partout en France, portés à la fois par des collectivités, des associations locales et des agriculteurs eux-mêmes, souvent convaincus par les services rendus que ces bandes végétales peuvent apporter à leurs cultures. On parle désormais d’agroforesterie et de trames vertes, des concepts qui auraient sans doute paru incongrus aux artisans du remembrement d’après-guerre.

Ces nouvelles haies ne sont d’ailleurs pas de simples copies de celles d’autrefois : elles sont pensées de manière plus stratégique, positionnées pour freiner l’érosion aux endroits les plus sensibles, créer des corridors écologiques entre des zones naturelles isolées, ou encore offrir de l’ombre et de la fraîcheur au bétail lors des étés de plus en plus chauds. Le chemin reste cependant long : à ce rythme, il faudrait encore de nombreuses décennies pour retrouver ne serait-ce qu’une fraction significative du linéaire perdu. Mais le simple fait que l’on replante aujourd’hui ce que l’on a arraché hier témoigne d’un changement de regard profond sur la manière dont on envisage la relation entre agriculture et nature.

De ce grand chantier d’après-guerre à la reconquête bocagère actuelle, l’histoire des haies françaises résume à elle seule les hésitations d’un siècle entier entre productivité et préservation des équilibres naturels. À l’heure où l’on cherche des solutions pour limiter l’érosion des sols et préserver la biodiversité des campagnes, ces lignes vertes qui ont failli disparaître de nos paysages pourraient bien redevenir, demain, l’une des clés les plus précieuses de l’agriculture de demain.

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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