On pense souvent que le chewing-gum, une fois recraché, finit par se dissoudre comme un bonbon oublié sous la pluie. C’est d’ailleurs l’excuse silencieuse que se donnent des millions de personnes chaque jour, en collant leur gomme sous une table ou en la crachant sur le trottoir sans y réfléchir davantage. Pourtant, cette croyance est totalement fausse, et elle coûte cher aux villes comme à l’environnement. Chaque Français mâche en moyenne près de 500 grammes de chewing-gum par an, ce qui place la France en deuxième position mondiale des consommateurs, juste derrière les États-Unis. Un chiffre qui donne le vertige quand on sait ce que devient réellement cette petite boule mâchée une fois abandonnée sur le bitume. À Bordeaux, une entreprise a même dû installer une vingtaine de bornes de collecte pour tenter d’endiguer un phénomène que six Français sur dix reproduisent sans y penser une seule seconde.
À retenir
- Le chewing-gum moderne est composé d’une gomme synthétique dérivée du pétrole, et non de gomme naturelle d’arbre.
- À Bordeaux, l’entreprise KeeNat a installé une vingtaine de bornes de collecte « Freegum » pour recycler les chewing-gums usagés en nouvelle matière plastique.
- Un chewing-gum jeté au sol met environ cinq ans à se dégrader, et jusqu’à vingt-cinq ans en milieu marin, contribuant ainsi à la pollution plastique des océans.
La gomme secrète que personne ne mâche vraiment
Contrairement à l’image d’Épinal de la gomme naturelle extraite d’un arbre exotique, la grande majorité des chewing-gums vendus aujourd’hui reposent surtout sur une gomme synthétique, sans exclure des composants naturels. Depuis des décennies, l’industrie a remplacé cette matière première par une base élastomère synthétique, un dérivé du pétrole conçu pour offrir une texture souple et durable en bouche. Autrement dit, ce que l’on mâche machinalement pendant vingt minutes est chimiquement bien plus proche d’un plastique que d’un fruit ou d’une résine naturelle. Cette information change tout : un déchet que l’on croit anodin se comporte en réalité comme n’importe quel emballage plastique jeté dans la nature, avec la même capacité à persister et à polluer sur le long terme.
Bordeaux face à un déchet que personne ne voit comme tel
C’est justement pour lutter contre cette invisibilité du problème que l’entreprise sociale KeeNat a lancé son dispositif dans la métropole bordelaise, notamment à Bassens, Lormont, Cenon et Floirac. Cette expérimentation, initiée en 2020 dans le cadre du Grand Projet des Villes Rive Droite, a bénéficié du soutien de la Région Nouvelle-Aquitaine et de l’ADEME. Après avoir développé dès 2016 le dispositif ÉcoMégot destiné aux mégots de cigarette, l’entreprise s’est attaquée à un autre fléau urbain avec sa solution baptisée Freegum : une vingtaine de bornes en forme de poteaux, munies d’une fiche explicative et d’un simple orifice où glisser son chewing-gum usagé. Selon Sandrine Polipré, directrice générale associée de KeeNat, les chewing-gums représenteraient à eux seuls jusqu’à 100 000 tonnes de plastique retrouvées chaque année dans les océans du monde entier. Un chiffre qui replace ce petit geste du quotidien dans une dimension bien plus large que le simple trottoir bordelais.
La collecte, elle, se fait à vélo, afin de limiter au maximum l’empreinte environnementale de l’opération. Les chewing-gums récupérés sont ensuite envoyés en laboratoire pour être nettoyés puis valorisés, avec l’ambition affichée de les transformer en nouvelle matière plastique réutilisable, à l’image de la start-up britannique Gumdrop, qui recycle déjà ce type de déchet en semelles de chaussures.
Cinq ans pour disparaître : le prix caché d’un geste automatique
Le chiffre qui donne tout son sens à cette initiative est celui-ci : un chewing-gum met environ cinq ans à se dégrader une fois abandonné dans l’environnement urbain, certaines sources évoquant même une fourchette allant de trois à dix ans, voire jusqu’à vingt-cinq ans lorsqu’il termine sa course en milieu marin. Il est ainsi présenté comme le deuxième déchet le plus produit au monde, juste derrière les mégots de cigarette, deux pollutions urbaines qui partagent le même point commun : leur petite taille fait oublier leur impact réel.
Le nettoyage de ces taches grisâtres qui maculent nos trottoirs n’a rien d’anodin non plus. Il nécessite le plus souvent de l’eau projetée sous pression pour décoller la gomme durcie du bitume. Ce ruissellement entraîne ensuite les résidus vers les caniveaux, puis les égouts, avant qu’ils ne rejoignent les cours d’eau et, in fine, les océans. Autrement dit, le geste censé faire disparaître le chewing-gum du regard participe en réalité à sa dissémination bien au-delà du trottoir, transformant un déchet local en pollution plastique globale.
Ce que révèle un simple chewing-gum sur nos habitudes collectives
L’initiative bordelaise s’inscrit dans une logique de prévention plutôt que de guérison : mieux vaut proposer un geste alternatif simple, comme jeter sa gomme dans une borne dédiée, plutôt que de continuer à financer un nettoyage municipal coûteux en eau et en budget pour les collectivités. Car derrière ce petit rectangle mâché puis recraché se cache un révélateur assez juste de nos habitudes collectives : on se soucie rarement du devenir d’un objet dès l’instant où il quitte notre main, surtout lorsqu’il est minuscule et apparemment inoffensif.
Ce projet, encore modeste à l’échelle d’une seule métropole, pose pourtant une question plus large, valable bien au-delà de la rive droite bordelaise : combien de gestes anodins, répétés chaque jour par des millions de personnes, finissent par peser lourd dans la balance environnementale sans que personne n’y prête vraiment attention ?
La prochaine fois qu’un chewing-gum finira sa course entre vos dents, peut-être vaudra-t-il la peine de se souvenir qu’il ne s’agit pas d’un déchet naturel voué à disparaître tout seul, mais d’un petit fragment de plastique appelé à survivre plusieurs années sur un trottoir, ou plusieurs décennies dans l’océan. Un simple réflexe, celui de chercher une poubelle plutôt que le sol, pourrait bien changer la donne, à Bordeaux comme ailleurs.


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