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En rasant des mangroves entières sur leurs littoraux pour y creuser des bassins à crevettes, des pays tropicaux ont littéralement livré aux tempêtes les élevages qu’ils venaient d’installer

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En Indonésie, un village de pêcheurs surveille aujourd’hui une mosaïque de bassins qui rétrécit d’année en année, rongée par une mer que plus rien n’arrête. Le constat est simple et brutal : en rasant leurs mangroves pour y creuser des bassins à crevettes, plusieurs pays tropicaux ont supprimé la seule barrière capable de protéger ces mêmes bassins des tempêtes. L’ironie est totale, mais elle a un prix, mesurable en hectares perdus et en maisons englouties.

À retenir

  • Pourquoi des milliers d’hectares de mangroves ont disparu en quelques décennies en Indonésie, Thaïlande et Java
  • Comment une maison sur pilotis a été frappée par une vague de deux mètres que personne n’avait jamais vue
  • Le paradoxe : restaurer les mangroves augmenterait la production de crevettes de 19 %

Sommaire

  1. Un bouclier vert sacrifié pour un rendement immédiat
  2. La mer reprend ce qu’on lui a arraché
  3. Replanter ce qu’on a détruit, un pari encore incertain

La mangrove n’est pas un simple décor tropical. Ces forêts de palétuviers, avec leurs racines enchevêtrées qui plongent dans la vase, remplissent une fonction d’amortisseur naturel : elles cassent la houle, ralentissent les vagues et retiennent les sédiments qui construisent le littoral. Les mangroves ralentissent les vagues et les ondes de tempête grâce à leurs racines enchevêtrées, réduisant ainsi l’érosion et la hauteur des inondations jusqu’à 75 % tout en piégeant les sédiments pour construire des terres contre la montée des mers. Une bande d’une centaine de mètres suffit à absorber une bonne partie de l’énergie destructrice d’une tempête.

C’est précisément cette ceinture protectrice que l’aquaculture a rasée à grande échelle. Le développement côtier est responsable de 40 % de la perte de mangroves, tandis que l’aquaculture en accapare 35 %, les fermes de crevettes et poissons rasant des mangroves pour créer des bassins, bien qu’un hectare de mangrove produise dix fois plus de richesse marine qu’une ferme intensive. En Indonésie, le mouvement s’est enclenché après l’interdiction du chalutage en 1980 : le passage vers l’élevage de crevettes a été porté par un soutien gouvernemental, la demande du marché mondial et l’interdiction des filets de chalutage destructeurs, la crevette devenant une alternative lucrative qui a poussé de nombreux agriculteurs côtiers à convertir de larges surfaces de mangroves en bassins. Le calcul semblait imparable sur le papier : des devises à l’export, des emplois créés en quelques mois. Personne, ou presque, n’a anticipé la facture qui suivrait.

La mer reprend ce qu’on lui a arraché

Dans le delta de la rivière Mahakam, à Bornéo, le décor a basculé en quelques décennies. Dans les années 1980, les bassins à crevettes ont commencé à remplacer les mangroves, et d’ici 2020, environ la moitié des forêts du delta avaient disparu à cause d’un contrôle réglementaire faible, ce qui a accru la vulnérabilité de la zone face au changement climatique. La conséquence ne s’est pas fait attendre longtemps. Un exploitant de crevettes de la région raconte une nuit d’avril où l’eau a envahi le sol de sa maison sur pilotis : « la vague était si forte qu’elle a atteint deux mètres au-dessus de ma maison », un phénomène qu’il n’avait jamais connu en toute une vie passée sur place.

Les chiffres concrets de cette érosion donnent le vertige. Le bassin à crevettes de ce même exploitant est passé de dix hectares dans les années 1990 à seulement quatre hectares aujourd’hui, et un cimetière autrefois situé sur cette terre est désormais submergé, l’érosion ayant englouti à la fois des terres productives et une part de l’histoire de la communauté. Sur l’île de Java, le scénario se répète presque à l’identique : une habitante du village de Mangunharjo se souvient qu’en quelques années, « l’érosion côtière a détruit les plages et les sources de revenus » de son village natal.

La Thaïlande illustre le même retournement à une échelle plus large. Le défrichement lié à l’aquaculture de crevettes a réduit de moitié la couverture de mangrove du pays depuis les années 1960, exposant les côtes à une érosion plus féroce. Le bilan économique n’épargne personne : les pertes de mangroves y ont doublé les risques d’inondation et réduit de moitié la pêche, touchant directement les familles qui vivaient de cette ressource avant même l’arrivée des bassins d’élevage.

Replanter ce qu’on a détruit, un pari encore incertain

Face à ce constat, plusieurs gouvernements ont lancé des programmes de reboisement. Le résultat n’a pas toujours été à la hauteur des ambitions affichées. En Indonésie, un projet majeur de reforestation annoncé dès 2000 n’a pas atteint les résultats escomptés, et selon les experts consultés par les chercheurs, des méthodes défaillantes et un soutien pratique limité expliquent l’échec du programme, ce qui a aggravé la vulnérabilité des communautés face aux aléas naturels comme l’érosion et les submersions.

D’autres pistes commencent toutefois à porter leurs fruits, notamment en associant directement les crevetticulteurs à la restauration. En Équateur comme en Indonésie, l’ONG Conservation International travaille avec des exploitants de crevettes pour augmenter la production sur une partie de leurs terres tout en restaurant la mangrove sur le reste. Un modèle plus abouti encore repose sur un partage strict des surfaces : 50 à 80 % de la zone est allouée à la restauration de mangrove et les 20 à 50 % restants sont conservés pour la culture de crevettes, cette séparation permettant aux deux composantes de fonctionner indépendamment tout en soutenant la régénération naturelle et le maintien des rendements.

L’argument le plus convaincant pour rallier les exploitants reste peut-être le plus terre-à-terre : la mangrove protège leur propre investissement. Restaurer en mangroves denses toutes les zones situées dans un rayon de 100 mètres autour des bassins augmenterait la production totale de crevettes d’environ 19 %. Ce chiffre change la donne : ce n’est plus seulement une question de conservation abstraite, mais de rentabilité directe pour celui qui creuse le bassin. La mangrove n’a jamais cessé d’être la meilleure alliée de l’aquaculture ; il aura fallu des tempêtes destructrices et des cimetières engloutis pour que certains s’en souviennent.

Sources : pacte-climat.eu | link.springer.com

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