Dans la vallée du Loing, en Puisaye, dort depuis 1887 une échelle de sept écluses de pierre que le percement d’un nouveau bief a rendue inutile du jour au lendemain. Sept bassins accolés, taillés dans la roche pour racheter un dénivelé de plus de vingt mètres, et qui n’ont plus jamais vu passer la moindre péniche depuis plus d’un siècle. L’ouvrage, conçu par l’ingénieur Hugues Cosnier pour relier la Loire à la Seine, avait pourtant représenté un défi technique considérable pour son époque : l’ingénieur hydraulicien Hugues Cosnier créa alors une échelle d’écluses pour défier ce dénivelé de 24 mètres, composée précisément de 6 écluses accolées par une septième plus tard. Deux siècles et demi de service commercial intense, puis l’abandon pur et simple : les sept écluses furent définitivement abandonnées en 1887, tant à cause de leur consommation en eau que par leur taille qui ne répondait plus aux besoins des péniches modernes. Les portes de bois, elles, ont disparu presque aussitôt : les portes en bois déposées vers 1887 s’actionnaient au moyen de balanciers. Il ne reste que la pierre, et le vide.
À retenir
- Pourquoi plus de 5000 kilomètres de voies navigables ont disparu de la carte en trois décennies ?
- Que cache vraiment le paysage bucolique des anciennes vallées fluviales françaises ?
- Comment une signature ministérielle en 1955 a transformé des milliers de maisons éclusières en ruines ?
Sommaire
- Le rail, puis la route, ont vidé les canaux de leur raison d’être
- Des sas comblés, des péniches qui achèvent de couler sur place
- Certains ouvrages retrouvent une utilité, la majorité reste figée
Le rail, puis la route, ont vidé les canaux de leur raison d’être
Rogny n’est pas une exception isolée. Entre les deux guerres et jusqu’aux années 1950, l’État français a rayé des milliers de kilomètres de voies d’eau de la carte de la navigation commerciale, jugées trop étroites, trop lentes ou trop coûteuses à moderniser face au chemin de fer puis au camion. De 1926 à 1957, près de 5000 kilomètres de chemins d’eau ont été rayés de la nomenclature des voies navigables. La plupart appartiennent encore au domaine public mais l’État n’est plus tenu de les entretenir. Le résultat se lit encore aujourd’hui dans le paysage : les écluses sont murées ou détruites, les maisons éclusières effondrées. Sur les 8 623 kilomètres de voies fluviales classées navigables qui subsistent en théorie, une bonne partie n’est plus praticable que par de petites embarcations de loisir. 7 233 kilomètres seulement restent accessibles à la batellerie artisanale, et encore.
Le canal de Berry illustre ce basculement avec une précision presque administrative. Après avoir connu son apogée à la fin du XIXe siècle, le réseau de 320 kilomètres a subi un coup d’arrêt brutal, acté par décret. Le déclassement du canal de Berry est décidé par le décret du 3 janvier 1955 qui a notamment été signé par François Mitterrand, ministre de l’Intérieur et arrière-petit-fils d’un éclusier du canal. Ce décret, qui devient effectif au 1er février de la même année, divise largement l’opinion publique. Les communes riveraines ont hérité des tronçons sans obligation d’entretien, et chacune en a fait ce qu’elle voulait : le canal est déclassé en 1955 et cédé aux communes limitrophes, libre à elles d’en assurer le devenir. À présent, certaines sections sont conservées en eau, d’autres sont abandonnées aux broussailles, d’autres enfin ont été bouchées et construites. Un même canal, donc, avec des destins radicalement différents selon le hasard des décisions municipales.
Des sas comblés, des péniches qui achèvent de couler sur place
Sur le canal du Nivernais, l’ancien site d’écluse de Cravant offre une scène presque cinématographique de cet abandon. Le lieu a basculé dans l’oubli administratif dès 1930 : sur le plan du canal dressé en 1930 en vue de la mise au gabarit de la péniche normale de 300 tonnes, l’écluse de Cravant est décrite comme « déclassée ». Site d’écluse abandonné aujourd’hui. Le sas s’est peu à peu rempli de terre et de végétation, ne laissant émerger que le sommet des vantaux : le sas d’écluse est comblé : on distingue les parties supérieures des portes d’écluse en métal. Et juste en amont, un dernier témoin achève sa lente disparition : en amont du site, péniche en bois abandonnée et en partie coulée. La maison éclusière voisine, elle, a perdu ses habitants depuis longtemps, ouverte à tous les vents dans un jardin repris par les herbes hautes.
Ce schéma se répète d’une vallée à l’autre, avec des variantes locales mais la même mécanique de fond. Sur le canal de Berry, des biefs entiers restent envahis par les roseaux et la jussie, plante aquatique invasive qui colonise les eaux stagnantes des anciens bassins. D’autres écluses, plus loin, conservent encore leur mécanisme de manœuvre intact sous la rouille, comme figées au moment précis où le dernier bateau de commerce est passé. Le phénomène touche aussi les logements attenants : Voies navigables de France reconnaît que la vacance des maisons d’éclusier s’est installée sur la durée, bien au-delà d’un simple accident de parcours. Depuis plusieurs dizaines d’années de plus en plus de maisons éclusières sont abandonnées à cause d’une mutation de l’activité, expliquait un responsable de l’établissement public.
Certains ouvrages retrouvent une utilité, la majorité reste figée
Face à ce constat, des tentatives de réhabilitation existent, mais elles restent ponctuelles au regard de l’ampleur du réseau concerné. Voies navigables de France a par exemple lancé un programme ciblé sur un seul canal : les Voies navigables de France lancent un appel à projets pour revaloriser environ 70 maisons éclusières le long du canal de Bourgogne dont quatorze dans l’Yonne. Soixante-dix maisons sur un seul axe, quand le pays compte plusieurs milliers de kilomètres de voies déclassées : l’écart donne la mesure du chantier qui reste à accomplir, et qui ne le sera probablement jamais dans son intégralité, faute de trafic à justifier une remise en état généralisée.
La plupart de ces écluses de pierre ne redeviendront jamais navigables. Pas par manque de solidité des maçonneries, souvent capables de tenir encore des siècles, mais parce que le trafic qui justifiait leur existence a disparu avec les derniers bateliers professionnels. À Cravant comme ailleurs, la péniche qui finit de sombrer dans son bief n’attend plus personne pour la renflouer.
Sources : pop.culture.gouv.fr | musee-batellerie-conflans.fr


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