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En perdant une arme thermonucléaire au large du Japon en 1965, l’US Navy a littéralement gardé le silence pendant treize ans

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Une bombe capable de rayer une ville entière de la carte, posée quelque part au fond du Pacifique, à près de 4 900 mètres sous la surface. Voilà une image qui a de quoi glacer le sang. Pourtant, cette scène n’a rien d’un scénario hollywoodien : elle s’est réellement produite au large du Japon, à l’époque où les porte-avions américains sillonnaient l’océan en direction du Vietnam. Un avion bascule par-dessus bord, emportant avec lui son pilote et une arme thermonucléaire d’une puissance vertigineuse. Et puis, plus rien. Le silence. Un silence qui durera treize longues années avant que la vérité ne remonte lentement à la surface. Plongeons ensemble dans l’une des histoires les plus troublantes de la guerre froide.

Un avion, une bombe et 4 900 mètres de silence

L’histoire commence sur le pont de l’USS Ticonderoga, un imposant porte-avions américain de retour d’une mission au large du Vietnam et faisant route vers Yokosuka, au Japon. Nous sommes en décembre 1965, et à bord règne l’agitation habituelle des manœuvres. Ce jour-là, un avion d’attaque A-4E Skyhawk est déplacé du hangar numéro 2 vers l’ascenseur numéro 2. Une opération de routine, en apparence banale, comme il s’en produit des dizaines chaque semaine sur ce type de bâtiment.

Sauf que ce Skyhawk n’était pas un appareil ordinaire. Il transportait une bombe thermonucléaire B43, un engin d’une puissance d’une mégatonne. Pour donner un ordre de grandeur, cela représente une force explosive environ 70 fois supérieure à celle de la bombe qui dévasta Hiroshima. Sur le flanc de l’arme figurait le symbole Y1, une simple inscription qui, à elle seule, résumait tout le potentiel de destruction dissimulé sous cette carlingue métallique.

Comment une B43 a glissé dans l’océan sous les yeux de l’équipage

Ce qui devait rester une simple manœuvre a viré au drame en quelques secondes. Alors que l’avion était déplacé, il a basculé par-dessus bord et s’est abîmé en mer, emportant avec lui son pilote, le lieutenant Douglas M. Webster, ainsi que sa cargaison mortelle. L’appareil s’est enfoncé dans les profondeurs abyssales du Pacifique, à environ 109 kilomètres au sud-est d’Okinawa, non loin de l’île de Kikai.

Les secours ont été immédiats. Hélicoptères et destroyers d’accompagnement ont ratissé la zone, cherchant désespérément une trace de l’avion, du pilote ou de la bombe. Mais l’océan, à cet endroit, plonge jusqu’à près de 4 900 mètres. Autant chercher une aiguille dans une botte de foin engloutie. Les recherches n’ont permis de retrouver qu’un seul indice : le casque de Webster. Ni l’homme, ni l’appareil, ni l’arme thermonucléaire n’ont jamais refait surface. Ils reposent encore aujourd’hui quelque part dans les ténèbres du Pacifique.

Treize ans de secret : la mécanique du mensonge militaire

Voici le cœur de cette affaire. Pendant plus d’une décennie, l’armée américaine a soigneusement gardé le silence sur cet incident. Ce n’est que dans les années 1980 que le Pentagone a fini par reconnaître la perte de cette bombe d’une mégatonne. Un aveu tardif, arraché plus que consenti, qui allait soulever une vague de questions.

Car la révélation ne s’est pas arrêtée là. Lorsque l’affaire a véritablement éclaté à la fin des années 1980, on a découvert que la bombe reposait à seulement 130 kilomètres de l’archipel japonais des Ryukyu. Cette précision géographique n’a pas été livrée spontanément : elle a émergé après que l’organisation Greenpeace eut divulgué des documents montrant que l’accident s’était produit bien plus près des côtes qu’on ne l’avait prétendu. Face au scandale, l’armée américaine a tenu à minimiser, affirmant que l’impact environnemental attendu était tout simplement nul. Une réponse qui, on s’en doute, n’a guère apaisé les inquiétudes.

Ce que cet accident nous apprend sur les armes nucléaires perdues

Cette histoire, aussi spectaculaire soit-elle, n’est malheureusement pas un cas isolé. Dans les années 1960, au plus fort de la guerre du Vietnam, il était monnaie courante que les porte-avions américains transportent des avions chargés de bombes nucléaires. Cette pratique, jugée trop coûteuse et trop risquée sur le plan opérationnel, aurait été abandonnée à partir de 1968. Mais entre-temps, combien d’incidents ont-ils pu passer sous le radar de l’opinion publique ?

Ce qui frappe dans cette affaire, c’est moins l’accident lui-même que le silence organisé qui l’a suivi. Treize ans durant, une arme capable de vitrifier une métropole est restée oubliée au fond de l’océan, sans que personne n’en soit informé. Cela illustre à quel point les logiques militaires de la guerre froide fonctionnaient dans une opacité quasi totale, où la raison d’État primait sur la transparence.

Aujourd’hui encore, la bombe B43 de l’USS Ticonderoga sommeille par 4 900 mètres de fond, hors d’atteinte et probablement inoffensive, du moins tant que sa structure résiste à la corrosion des abysses. Cette histoire nous rappelle que les océans conservent bien des secrets, dont certains sont autrement plus lourds que d’autres. Et si l’on estime aujourd’hui que ces engins perdus ne représentent pas de danger immédiat, une question demeure en suspens : combien d’autres armes reposent-elles ainsi dans le silence, quelque part sous les vagues, en attendant qu’on veuille bien se souvenir d’elles ?

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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