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En montant 14,5 tonnes de verre au pas sur une route de montagne bâtie pour l’occasion, un convoi de 1947 a remis aux astronomes un disque coulé treize ans plus tôt

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Quatorze mille cinq cents kilos de verre optique, hissés à la vitesse d’un homme au pas, sur une route taillée dans la montagne pour cette seule cargaison. En novembre 1947, ce convoi hors norme livre enfin au mont Palomar le disque qui va faire du télescope Hale le plus grand instrument astronomique du monde, treize ans après sa coulée dans un atelier de l’État de New York. Entre la fonte du verre et son installation définitive, il se sera écoulé plus d’une décennie de polissage, une guerre mondiale, et deux jours de route sous les yeux d’une foule venue voir passer ce qui ressemblait à un monument itinérant.

À retenir

  • Pourquoi a-t-il fallu treize ans entre la coulée du verre et son installation ?
  • Comment transformer 20 tonnes de verre brut en un miroir de précision atomique ?
  • Qu’est-ce qui rendait ce transport routier plus périlleux que les années de polissage ?

Sommaire

  1. Un verre qui refuse de naître du premier coup
  2. Treize ans à polir un disque de dix-sept pieds
  3. Deux jours de route à l’allure d’un tracteur

Un verre qui refuse de naître du premier coup

L’histoire commence mal. En mars 1934, dans les ateliers de la Corning Glass Works, une partie du moule se détache pendant la coulée du disque de 200 pouces, ruinant l’ébauche destinée à devenir le futur miroir. Plutôt que de tout jeter, l’ingénieur George McCauley décide de poursuivre le refroidissement de cette pièce ratée à titre expérimental, une décision qui donnera naissance à un objet aujourd’hui exposé au musée du verre de Corning. La seconde tentative, elle, réussit : le 2 décembre 1934, Corning Glass Works coule avec succès le disque de 200 pouces qui deviendra le miroir du télescope Hale.

Le verre choisi n’est pas anodin. Il s’agit de Pyrex, un borosilicate conçu pour résister aux variations thermiques, une nécessité absolue pour un miroir de cette taille destiné à passer ses nuits en plein air. Une fois coulé, le disque doit refroidir avec une lenteur extrême : la seconde coulée est un succès, et après une année de recuit, le disque est terminé et acheminé par train jusqu’en Californie. Douze mois pour laisser le verre se stabiliser sans se fissurer sous ses propres tensions internes, une opération invisible mais tout aussi risquée que le transport routier qui suivra treize ans plus tard.

Treize ans à polir un disque de dix-sept pieds

Arrivé en Californie, le bloc de verre entame la partie la plus longue de son existence. En 1936, un train transporte le miroir spécialisé jusqu’à Caltech, à Pasadena, où des ateliers optiques vont entreprendre un travail de précision qui dépasse l’entendement pour l’époque. Une machinerie spéciale va passer onze ans à façonner sa surface en une forme parabolique convexe, avec une précision de deux millionièmes de pouce. Concrètement, cela revient à sculpter une courbe géante avec une tolérance plus fine que l’épaisseur d’une bactérie.

Le chantier ne se déroule pas d’une traite. La progression ralentit lorsque le pays entre dans la Seconde Guerre mondiale, les ateliers optiques étant réquisitionnés pour des besoins militaires plus urgents qu’un télescope civil. Il faudra reprendre le travail après le conflit pour achever le polissage. Au total, plus de treize ans de meulage et de polissage feront disparaître près de dix mille livres de verre, soit environ quatre tonnes et demie usinées à la main sur un disque qui pesait vingt tonnes à sa sortie du moule. Le résultat final : un disque de quatorze tonnes une fois le verre superflu retiré, avant l’ajout d’une fine couche d’aluminium qui en fait un véritable miroir.

Deux jours de route à l’allure d’un tracteur

Reste l’étape la plus spectaculaire : faire voyager cette pièce unique sur cent soixante miles de routes de campagne, sans la fissurer. En novembre 1947, le miroir du télescope Hale est acheminé jusqu’à son destin final au sommet du mont Palomar, parcourant un itinéraire sinueux de 258 kilomètres à une vitesse moyenne de 15 kilomètres par heure. Le convoi ne se contente pas d’emprunter des routes existantes : des ponts sont renforcés, des routes spéciales sont construites et d’autres réparées pour garantir un trajet sans le moindre choc à cette cargaison jugée la plus précieuse jamais transportée. La remorque, avec son chargement, affiche un poids total de soixante tonnes une fois le miroir arrimé.

Le convoi quitte Pasadena un dimanche et met plusieurs jours à rallier la montagne. Il part le dimanche 16 novembre 1947 et arrive à Palomar le mercredi 19 novembre, au terme d’un trajet fastidieux de trois jours. Sur son passage, la population ne manque pas le spectacle. À Valley Center, étape obligée sur la route de la montagne, des habitants bravent le froid et la pluie pour regarder, stupéfaits, un tracteur de quarante tonnes traverser lentement les rues en tractant le miroir de deux cents pouces vers le nouvel observatoire. La rue principale du village sera d’ailleurs rebaptisée pour l’occasion, un hommage resté en place pendant plus d’une décennie avant que les panneaux ne disparaissent, volés un à un par des collectionneurs improvisés.

Ce n’était pas la première fois que la région voyait passer un convoi hors normes pour ce télescope. Dès 1938, des pièces massives comme la fourche portant le poids de l’instrument avaient déjà traversé la même commune sur un semi-remorque à seize roues, avant que la Seconde Guerre mondiale ne vienne retarder l’achèvement du projet. Le miroir de verre, lui, aura donc mis près de vingt ans à parcourir le chemin entre l’annonce du projet et son arrivée définitive sur la montagne, un rythme qui paraît presque paisible comparé à l’agitation qui entourait chaque étape de son transport.

Le télescope Hale entre en service l’année suivante et restera le plus grand télescope effectif du monde jusqu’en 1993, contribuant à la découverte des quasars et de la première naine brune connue. Un détail moins connu de cette aventure : le convoi de 1947 voyageait sous surveillance renforcée, car des menaces avaient visé le projet, certains groupes religieux considérant que cette science tournée vers le ciel constituait un affront envers Dieu. Un siècle plus tard, le disque de Corning trône toujours sur sa monture à Palomar, pièce maîtresse d’un instrument que les astronomes utilisent encore aujourd’hui pour scruter le ciel californien.

Sources : whatson.cmog.org | nyheritage.org

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