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Un ingénieur canadien a dressé vers le ciel à la Barbade un canon fait de tubes d’artillerie de marine : son obus de 1966 est monté à plus de 180 km

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En novembre 1966, un obus tiré depuis un canon assemblé à partir de tubes d’artillerie navale a atteint 180 kilomètres d’altitude, un record qui n’a jamais été égalé depuis. L’homme derrière ce projet hors norme s’appelle Gerald Bull, ingénieur canadien en aéronautique formé à l’université de Toronto, et son idée tenait en une phrase : envoyer des charges dans la haute atmosphère avec de la poudre à canon plutôt qu’avec des fusées coûteuses et jetables.

À retenir

  • Un tube d’artillerie navale de 36 mètres dressé à la verticale sur une plage caribéenne
  • Un projectile lancé à 2 100 m/s sans moteur embarqué ni carburant
  • Un record de 180 km d’altitude qui fascine toujours les scientifiques 60 ans après

Sommaire

  1. Un tube de marine planté face à l’Atlantique
  2. 1966, l’année du record qui tient toujours
  3. Un programme sabordé en pleine gloire

Un tube de marine planté face à l’Atlantique

Tout commence en 1961, quand Bull obtient le feu vert et les crédits pour lancer le programme HARP, le High Altitude Research Project. Bull avait obtenu un contrat conjoint de 10 millions de dollars des départements de la Défense américain et canadien pour ce programme de recherche à haute altitude. Restait à trouver un tube capable d’encaisser des pressions énormes sans exploser. La solution retenue tient de la débrouille industrielle : récupérer du matériel militaire existant, en l’occurrence un canon naval américain de 16 pouces (406 mm) de 125 tonnes utilisé comme lanceur. Le tube d’origine, prévu pour équiper un cuirassé, mesurait 20 mètres. Il fut rallongé à 36 mètres et converti en âme lisse pour maximiser le temps pendant lequel les gaz de combustion poussent le projectile.

Le choix de la Barbade n’a rien d’anecdotique. Située à 13 degrés au nord de l’équateur, l’île constituait un site excellent pour des lancements, avec des milliers de kilomètres de zone de retombée au-dessus de l’océan Atlantique pour l’impact sécurisé des projectiles. Encore fallait-il acheminer la pièce d’artillerie jusqu’au site. Les tubes de 16 pouces sont arrivés à Foul Bay Beach en 1962 et ont été transportés jusqu’au site HARP par un train sur des rails spécialement posés et déplacés tout au long du trajet de deux miles. Une image presque burlesque : un canon de cuirassé qui voyage en train miniature sur une plage caribéenne, avant d’être dressé à la verticale comme un obélisque de métal.

1966, l’année du record qui tient toujours

Les premiers essais sur place, dès janvier 1963, restent modestes à l’échelle du projet : le premier tir depuis le canon de 16 pouces à la Barbade a eu lieu le 20 janvier 1963, avec un projectile de 315 kg qui a atteint 3 000 mètres d’altitude en 58 secondes. Un test qui a surtout servi à valider le principe, mais qui a ouvert la voie à une escalade rapide. Au fil des tirs, l’équipe de Bull affine la poudre propulsive et allonge encore le canon, ce qui permet de gagner en vitesse initiale et donc en altitude.

Le record définitif, lui, n’a pas été établi à la Barbade mais sur un canon jumeau, construit selon le même principe à Yuma, en Arizona. Le 18 novembre 1966, un canon de 16 pouces au Yuma Proving Ground a lancé un projectile Martlet 2 de 84 kg jusqu’à 180 km d’altitude, un record qui tient toujours aujourd’hui. Le projectile filait à environ 2 100 mètres par seconde à la sortie du tube. Ce qui frappe, ce n’est pas seulement l’altitude atteinte, c’est la méthode : aucun moteur, aucun carburant embarqué, juste une poussée initiale suffisamment brutale pour vaincre la gravité sur près de deux minutes de vol balistique. Pour donner un ordre de grandeur, 180 kilomètres, c’est l’altitude à laquelle évoluaient certaines des premières capsules spatiales habitées, atteinte ici sans une once de propergol embarqué dans le projectile.

Un programme sabordé en pleine gloire

Le paradoxe est cruel. Le couperet tombe en 1967, alors même que le programme venait tout juste de battre son record absolu d’altitude quelques mois plus tôt. Les raisons ne sont pas techniques mais budgétaires et politiques. Le gouvernement canadien et l’armée américaine retirent leur soutien financier en raison de pressions internes, de la guerre du Vietnam et de la préférence de la NASA pour les fusées classiques. dans un contexte où chaque dollar militaire est scruté et où la conquête spatiale se joue à coups de fusées Saturn, un canon expérimental sans application militaire directe pèse peu face aux priorités du moment.

La suite tient en une image aussi triste que fascinante. Du jour au lendemain, un programme qui avait mobilisé des centaines de personnes et généré des données scientifiques précieuses sur la haute atmosphère se retrouve à l’arrêt, ses installations laissées sur place faute de budget pour les démonter. Le tube géant reste planté là, sur son support, à quelques centaines de mètres de la plage. Il rouille depuis sur cette plage isolée du sud-est de l’île, aujourd’hui intégrée à une base militaire du régiment de la Barbade. Détail savoureux qui dit tout du sort réservé à cette relique de la Guerre froide : le site a même servi ponctuellement de terrain de paintball, un comble pour un instrument qui visait autrefois les confins de l’atmosphère.

Gerald Bull, lui, n’a jamais renoncé à l’idée du canon spatial. Il a poursuivi ses recherches balistiques pendant deux décennies, jusqu’à mettre son savoir-faire au service d’un projet autrement plus inquiétant, le supercanon Babylone destiné au régime de Saddam Hussein en Irak. Le 22 mars 1990, alors qu’il rentrait chez lui à Bruxelles, l’ingénieur a été abattu de plusieurs balles devant son appartement, dans ce qui a toutes les apparences d’une exécution ciblée dont les commanditaires n’ont, à ce jour, jamais été formellement identifiés. Le tube rouillé de la Barbade reste, à sa manière, le dernier témoin visible d’une carrière qui a commencé par battre un record scientifique et s’est achevée dans l’ombre des services secrets.

Sources : bajanthings.com | espionnage.over-blog.com | dyingwords.net

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