Mille blocs de pierre, parfois trente tonnes chacun, découpés au fil scie puis renumérotés comme les pièces d’un puzzle géant : entre 1964 et 1968, c’est ainsi que les temples d’Abou Simbel, en Égypte, ont changé d’adresse sans perdre un seul visage sculpté. L’ensemble du site a été soigneusement découpé en grands blocs, jusqu’à trente tonnes et vingt tonnes en moyenne, démonté, soulevé et remonté à un nouvel emplacement, soixante-cinq mètres plus haut et deux-cents mètres en retrait du fleuve, dans l’un des plus grands défis d’ingénierie archéologique de l’histoire. Une falaise entière, littéralement transplantée pour échapper à la noyade.
À retenir
- Pourquoi une équipe internationale a-t-elle dû découper une falaise entière en mille morceaux ?
- Comment les ingénieurs ont-ils pu reconstruire une montagne qui n’existait pas ?
- Quel secret cache le sous-sol du nouveau temple visité par des millions de touristes ?
Sommaire
- Une course contre la montée des eaux
- Scier un visage sans le briser
- Reconstruire une montagne qui n’existait pas
- Un précédent pour tout le patrimoine mondial
Une course contre la montée des eaux
Tout commence par un barrage. La construction du haut barrage d’Assouan devait garantir l’électricité et l’irrigation à l’Égypte moderne, mais le réservoir qu’il créait, le lac Nasser, menaçait d’engloutir des dizaines de sites antiques disséminés le long du Nil. Le lac de retenue qui en résultait allait noyer les monuments de la région, alors que déjà l’île de Philae était régulièrement submergée par la montée des eaux du Nil. Pour les temples de Ramsès II, l’horloge tournait vite. Le temps était limité, car le lac Nasser se remplissait rapidement.
L’UNESCO, alors âgée de quatorze ans à peine, lance un appel international. La clé était la solidarité internationale : l’organisation a réuni les meilleurs experts, hydrologues, ingénieurs, archéologues, architectes, qui ont élaboré un plan radical où les temples seraient démantelés, déplacés sur des terrains plus élevés et réassemblés. L’opération, dirigée sur place par l’archéologue polonais Kazimierz Michałowski, mobilise des équipes venues de dizaines de pays. Le chantier commence en mars 1964 avec une équipe multinationale d’archéologues, d’ingénieurs et d’opérateurs d’équipement lourd qualifiés, travaillant ensemble sous la bannière de l’UNESCO. Certaines sources situent même les premières découpes dès novembre 1963, dans l’urgence. Des ouvriers utilisant des scies à fil ont commencé à découper les temples.
Scier un visage sans le briser
Le vrai défi technique tenait dans la précision. On ne démolit pas un colosse de vingt mètres de haut à la masse : il fallait le trancher au millimètre près, sans fissurer le grès ni défigurer les traits de Ramsès II. Les équipes visaient des joints de coupe si fins qu’ils redeviendraient invisibles une fois les blocs recollés, une contrainte qui poussait la technologie des années 1960 dans ses derniers retranchements. Le grès d’Abou Simbel, plutôt fragile, a même été renforcé par une résine synthétique injectée dans les blocs avant transport, pour éviter qu’ils ne s’effritent pendant le levage.
Chaque fragment recevait un numéro, consigné dans une base de données gigantesque pour l’époque. Plus d’un millier de blocs, pesant chacun quelque 30 tonnes, ont été numérotés, déplacés vers des entrepôts et finalement réassemblés dans une falaise artificielle spécialement construite, à 64 m au-dessus de l’ancien site et 180 m à l’intérieur des terres. Les historiens ne s’accordent d’ailleurs pas tous sur le décompte exact : certains évoquent 1 035 blocs de vingt à trente tonnes, d’autres détaillent 807 blocs pour le grand temple et 235 pour le petit, la variation tenant surtout à la façon de comptabiliser les fragments les plus modestes. Ce qui ne fait débat chez personne, en revanche, c’est l’ampleur humaine du chantier : jusqu’à trois mille ouvriers ont travaillé sur le site, pour un coût estimé à environ quarante millions de dollars de l’époque, financés en grande partie par des dons internationaux.
Reconstruire une montagne qui n’existait pas
Remonter les blocs ne suffisait pas : il fallait leur redonner l’illusion d’une falaise naturelle, avec son relief, ses irrégularités, son épaisseur. La solution retenue frôle la supercherie d’ingénieur. Une fausse montagne vide et en béton armé a été érigée, mais habilement dissimulée par les tronçons provenant de tout autour du relief naturel original. les visiteurs qui se tiennent aujourd’hui devant les colosses de Ramsès II marchent en réalité sur une coquille de béton, recouverte des pierres authentiques replacées à l’identique. L’illusion fonctionne si bien que la plupart des touristes l’ignorent complètement.
Le calendrier solaire, lui, a légèrement dérivé. Les architectes antiques avaient orienté le sanctuaire pour que le soleil levant illumine les statues du fond deux fois par an, un exploit d’astronomie que le déplacement risquait de briser. Le nouvel emplacement a préservé le phénomène, mais avec un décalage d’une journée dans le calendrier, une conséquence discutée par les spécialistes qui l’attribuent au changement de latitude et d’altitude du site reconstruit. Le chantier s’achève en beauté : Abou Simbel a été inauguré dans son nouvel emplacement le 22 septembre 1968.
Un précédent pour tout le patrimoine mondial
Abou Simbel n’était que la pièce maîtresse d’un chantier bien plus vaste. D’autres monuments nubiens ont suivi des méthodes différentes selon leur fragilité : le temple d’Amada, trop délicat pour être découpé sans risquer l’effondrement de ses décors intérieurs, a été déplacé d’un seul tenant, ceinturé de bandes d’acier et posé sur des poutres de béton soulevées par des vérins hydrauliques. Les monuments de l’île de Philae, derniers du programme, ont quant à eux été démontés et transférés sur l’île voisine d’Agilkia entre 1972 et 1979, soit plus d’une décennie après Abou Simbel. Le succès de cette mobilisation a durablement marqué l’histoire de la préservation du patrimoine : elle a directement inspiré la création de la Convention du patrimoine mondial de l’UNESCO, qui protège aujourd’hui plus d’un millier de sites à travers la planète.
Sources : elmesmar.fr | whc.unesco.org


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