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En descendant à près de 11 000 mètres en janvier 1960, deux hommes ont entendu un hublot se fissurer dans une détonation et ont continué

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Une détonation sèche traverse la coque d’acier, quelque part au-delà de 9 000 mètres de profondeur dans le Pacifique. Ce 23 janvier 1960, à bord du bathyscaphe Trieste, l’ingénieur suisse Jacques Piccard et le lieutenant de l’US Navy Don Walsh viennent d’entendre leur hublot extérieur se fissurer sous la pression. Ils ne remontent pas. Ils continuent leur plongée vers ce qui va devenir, pour cinquante-deux ans, le point le plus profond jamais atteint par des humains : le fond de la fosse des Mariannes, à près de 11 000 mètres sous la surface.

À retenir

  • Un hublot se fissure à 9 000 mètres, mais les deux plongeurs continuent leur route sans hésiter
  • Le raisonnement physique qui justifie cette décision apparemment suicidaire
  • Ce qu’ils découvrent au fond change à jamais notre compréhension de la vie abyssale

Sommaire

  1. Neuf tonnes de billes de fer pour percer l’abîme
  2. Un coup de feu à 9 000 mètres
  3. Vingt minutes dans un nuage de sédiment
  4. Cinquante-deux ans de silence abyssal

Neuf tonnes de billes de fer pour percer l’abîme

Le Trieste ne descend pas grâce à des moteurs puissants. Il coule, tout simplement, lesté par une masse de métal calculée au gramme près. Vingt mille livres, soit neuf tonnes métriques, de billes de fer magnétiques ont été placées à bord comme lest, à la fois pour accélérer la descente et permettre la remontée, les pressions d’eau extrêmes ne permettant pas d’utiliser des réservoirs de ballast à air comprimé aux grandes profondeurs. Le principe est aussi simple qu’ingénieux : des électro-aimants retiennent les billes, et la moindre panne électrique libère automatiquement le lest, renvoyant l’engin vers la surface.

Piccard et Walsh sont assis dans une sphère métallique minuscule. L’équipage se tient dans une sphère d’acier d’un peu plus de deux mètres de large, aux parois de plus de cinq pouces, soit environ 13 centimètres d’épaisseur. Une forme choisie parce qu’elle répartit uniformément les contraintes, un détail qui compte quand la pression de l’eau au fond de la fosse des Mariannes atteint environ 16 000 livres par pouce carré, soit près de 110 mégapascals, plus de mille fois la pression au niveau de la mer. La descente, elle, prend près de cinq heures. Après une descente de près de cinq heures, le Trieste atteint la fosse Challenger, à environ 36 000 pieds sous le niveau de la mer, le 23 janvier 1960.

Un coup de feu à 9 000 mètres

C’est en chemin que tout aurait pu s’arrêter. Vers 30 000 pieds de descente, un bruit sourd, comme un coup de fusil, résonne dans la cabine : l’un des hublots extérieurs en plexiglas vient de se fissurer sous le froid intense et la pression. La fissure ne traverse pas la structure interne, mais elle marque durablement l’un des panneaux. La fissure a marqué l’un des panneaux extérieurs en plexiglas du Trieste. Walsh et Piccard, dont le père de ce dernier avait conçu l’engin, décident de continuer.

Leur raisonnement tient en une phrase, presque glaçante de logique : si le Trieste avait subi un dommage catastrophique, les deux hommes auraient déjà été écrasés par la pression de l’océan. être encore vivants pour entendre le craquement, c’est la preuve que la coque a tenu. Ce pari sur la physique, plutôt que sur la prudence, dit tout de l’état d’esprit de cette expédition baptisée Project Nekton : on avance tant que les instruments ne mentent pas.

Vingt minutes dans un nuage de sédiment

À 13 heures, le Trieste se pose sur le fond, à 10 916 mètres. Le contact avec le plancher océanique soulève aussitôt un voile opaque. Ironiquement, ni Walsh ni Piccard ne voient grand-chose en touchant le fond : un vaste nuage de particules issues du sédiment enveloppe l’engin, empêchant toute observation supplémentaire. Le paysage tant espéré se réduit à un halo trouble éclairé par les projecteurs.

Pourtant, dans cette purée de sédiment, un détail suffit à faire basculer une théorie scientifique vieille de plusieurs décennies. La plongée réfute au passage la théorie azoïque des grandes profondeurs, qui affirmait qu’aucune vie ne pouvait exister sous une telle pression : en se posant, Piccard aperçoit immédiatement un poisson devant son hublot. D’autres formes de vie croisent leur route dans ces vingt minutes suspendues. Une, puis deux crevettes rouges passent devant leurs yeux, et éclairé par un phare de mercure, un poisson plat d’espèce inconnue, long de 30 centimètres, les salue. Ils restent au fond environ vingt minutes, le temps de confirmer les instruments et de graver dans l’histoire ce bref séjour.

Cinquante-deux ans de silence abyssal

Pour remonter, pas besoin de moteur non plus : il suffit de larguer le lest de fer, tonne après tonne, dans le noir de la fosse. L’ascension prend plusieurs heures. Les deux explorateurs refont surface à 16 heures 56, au terme d’une plongée de 8 heures 33 minutes durant laquelle, dans des températures très basses, ils ont eu le temps d’étudier l’eau et ses principales caractéristiques, radioactivité et température comprises.

Ce qui frappe, avec le recul, c’est le vide qui suit cet exploit. Personne ne retente l’expérience à cette profondeur pendant des décennies. Il faudra attendre 2012 et le véhicule solo Deepsea Challenger pour qu’un nouvel engin redescende jusque-là, suivi en 2020 par le submersible chinois Fendouzhe, puis par quatre expéditions du DSV Limiting Factor entre 2019 et 2022. Autant dire que la fosse Challenger aura gardé son secret plus longtemps que la Lune n’a attendu ses premiers visiteurs. Aujourd’hui, une poignée d’explorateurs seulement peuvent raconter avoir touché ce fond, et chacun d’eux le doit, d’une manière ou d’une autre, à cette sphère d’acier de 1960 qui a tenu malgré son hublot fissuré.

Sources : libnanews.com | slate.fr

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