Vingt ans. C’est le temps qu’il a fallu à l’État de Pennsylvanie pour comprendre que le feu allumé sous une bourgade minière de mille habitants n’allait pas s’éteindre tout seul. À Centralia, ce n’est pas la catastrophe elle-même qui a rayé la ville de la carte, c’est la lenteur de la réaction face à elle. Le résultat, aujourd’hui : une poignée de rues fantômes, un code postal disparu et un incendie qui couve toujours, plus de soixante ans après avoir été allumé pour nettoyer une décharge.
À retenir
- Un simple feu de décharge allumé en 1962 a déclenché un incendie souterrain que personne ne pouvait arrêter
- Les autorités ont attendu 20 ans et un accident dramatique avant de vraiment agir
- La ville a été rayée de la carte : de 1000 habitants à seulement 5 en 2020
Sommaire
- Un feu de printemps qui devait durer une soirée
- Le vrai scandale : une urgence ignorée pendant deux décennies
- Une ville rayée de la carte, administrativement
- Encore deux siècles et demi de braises
Un feu de printemps qui devait durer une soirée
Tout commence par une corvée banale. À l’approche des festivités du Memorial Day, le conseil municipal de Centralia veut assainir la décharge de la ville, installée au fond d’une ancienne fosse d’extraction à ciel ouvert. Le conseil municipal organise le nettoyage de la décharge, mais les procès-verbaux ne décrivent pas la procédure envisagée, probablement parce que la loi de l’État interdisait les feux de décharge, avant de recruter cinq pompiers volontaires pour s’en charger. Le 27 mai 1962, les flammes sont allumées, puis arrosées le soir même une fois les déchets consumés.
Mais le feu revient. Des flammes sont revues le 29 mai, puis une nouvelle fois la semaine suivante, le 4 juin, obligeant les pompiers à intervenir de nouveau avec leurs lances. En creusant pour comprendre d’où venait ce foyer récalcitrant, les secours découvrent la vraie faille : alors que la réglementation exigeait de combler toutes les entrées des mines fermées avec des matériaux incombustibles, un trou de près de quatre mètres et demi était passé inaperçu et était resté ouvert. Les braises s’y sont infiltrées, jusqu’à atteindre une veine de charbon anthracite qui court sous toute la ville. Dès le 9 août 1962, soit deux mois et demi après le premier brasier, les mines proches de Centralia ferment définitivement lorsque du monoxyde de carbone, sous-produit de l’incendie, est détecté sous terre. Le mal était fait. Mais personne, à l’époque, ne mesure encore son ampleur.
Le vrai scandale : une urgence ignorée pendant deux décennies
Voici l’angle mort de l’histoire de Centralia : la technique existait pour arrêter le feu à ses débuts. Les premières tentatives d’extinction, au cours de l’été 1962, échouent surtout par manque de moyens, alors qu’un engagement financier supplémentaire de 10 000 à 20 000 dollars aurait sans doute suffi à éteindre l’incendie. Une somme dérisoire, rapportée à ce qu’elle allait coûter ensuite. Mais une bonne partie de l’argent public était déjà mobilisée pour d’autres feux de mine ailleurs en Pennsylvanie, et personne ne pouvait prédire la vitesse de propagation du sinistre à Centralia, si bien qu’aucune véritable urgence ne s’est imposée à ce moment-là.
Dès l’été 1962, pourtant, les mineurs indépendants de la région tirent la sonnette d’alarme. Fin août 1962, les mineurs indépendants du secteur comprennent qu’ils ont un problème majeur sur les bras, et cette menace grandissante pèse directement sur l’avenir de leur gagne-pain, le foyer souterrain menaçant de ruiner la ville minière du comté de Columbia. Un syndicat local réclame même une intervention rapide du département des Mines de l’État. En vain, ou presque : il faudra attendre près de vingt ans, et un accident spectaculaire, pour que les autorités fédérales agissent réellement. En 1981, un adolescent de douze ans, Todd Domboski, échappe de justesse à la mort quand le sol s’effondre sous ses pieds dans le jardin de sa grand-mère, ouvrant un gouffre fumant profond d’une cinquantaine de mètres. C’est cet épisode, largement relayé dans la presse, qui force enfin Washington à débloquer des fonds massifs pour reloger les habitants.
Une ville rayée de la carte, administrativement
La suite ressemble à une lente formalité bureaucratique plutôt qu’à une évacuation d’urgence. La population de Centralia chute de plus de mille habitants en 1980 à seulement soixante-trois en 1990, au fil des rachats de maisons. En 1992, coup de grâce administratif : le gouverneur de Pennsylvanie Bob Casey invoque le droit de préemption sur l’ensemble des propriétés de la commune, condamnant tous les bâtiments qui s’y trouvent. Les rares habitants qui tentent de contester la décision devant les tribunaux perdent leur procès.
Dix ans plus tard, c’est au tour du service postal de sceller symboliquement la disparition de la ville : en 2002, le service postal américain supprime le code postal de Centralia, le 17927. Un an après, en 2013, un accord est trouvé avec les tout derniers résidents : ils peuvent finir leur vie sur place, leurs maisons revenant ensuite à l’État par expropriation. La population de la commune est ainsi passée de mille habitants en 1980 à cinq en 2020, un chiffre qui fait de Centralia la municipalité la moins peuplée de tout l’État de Pennsylvanie.
Encore deux siècles et demi de braises
Le pire, c’est que rien n’indique une fin proche. Au rythme actuel de combustion, l’incendie pourrait continuer de brûler pendant plus de 250 ans, selon les estimations géologiques les plus citées sur le dossier. si personne n’intervient, les braises de la décharge allumée en 1962 pourraient encore couver sous les rues de Centralia vers l’an 2276, soit plus longtemps que l’existence même des États-Unis à ce jour.
Ce qui frappe, avec le recul, ce n’est pas tant la puissance du feu que la vitesse à laquelle une décision administrative a produit un désastre irréversible. Une somme dérisoire aurait pu tout arrêter en 1962 ; il a fallu un gouffre sous les pieds d’un enfant, presque vingt ans plus tard, pour que l’État se décide enfin à agir. Aujourd’hui encore, quelques panneaux d’avertissement et des fissures fumantes sur l’ancienne route 61 rappellent que la véritable catastrophe, à Centralia, n’a jamais été le feu lui-même, mais le temps qu’on a mis à le prendre au sérieux.
Sources : headcountcoffee.com | wynninghistory.com


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