Les policiers français accumulent des heures de travail que l’État ne leur paie jamais vraiment, et ce n’est pas une simple anecdote administrative. Chaque année, trois millions d’heures supplémentaires viennent grossir un stock déjà himalayen. En 2018, un rapport a posé un chiffre précis sur cette ardoise : 23 millions d’heures, portées par Laurent Nuñez.
À retenir
- Au 31 décembre 2018 déjà, les policiers cumulaient 23 millions d’heures supplémentaires non payées, valorisées à 286,9 millions d’euros.
- Fin 2019, en incluant tous les droits à repos, le stock atteignait 49,9 millions d’heures pour une charge totale de 825,5 millions d’euros, soit près de 9 % des dépenses de personnel.
- En 2024, 2,3 millions d’heures ont été rémunérées, incluant 5,1 millions d’heures liées aux Jeux olympiques, mais la police nationale n’a pas pu fournir le stock définitif restant à payer.
23 millions d’heures envolées : le chiffre que Laurent Nuñez n’a pas pu cacher en 2018
Imaginez un compteur qui tourne en permanence, jour et nuit, sans jamais revenir à zéro. C’est à peu près ce à quoi ressemble la gestion des heures supplémentaires dans la police nationale. En octobre 2020, la Cour des comptes a adressé un référé au ministère de l’Intérieur qui a fait l’effet d’une douche froide : au 31 décembre 2018, les agents cumulaient 23 millions d’heures supplémentaires non payées.
Ce chiffre, ce n’est pas un détail comptable perdu dans un rapport poussiéreux. C’est Laurent Nuñez, alors secrétaire d’État auprès du ministre de l’Intérieur, qui a dû le porter publiquement. Vingt-trois millions d’heures, cela représente l’équivalent du travail annuel de plusieurs milliers d’agents à temps plein. Autrement dit, une partie non négligeable de la force de police française a travaillé sans être rémunérée pour ce surplus d’activité.
Valorisé au coût horaire de 12,47 euros, ce stock représentait déjà une charge de 286,9 millions d’euros pour l’État. Un an plus tard, fin 2019, le volume avait légèrement reflué à 20,9 millions d’heures. Mais la Cour des comptes a souligné un paradoxe inquiétant : le risque financier associé, lui, avait explosé pour atteindre 535 millions d’euros. Moins d’heures stockées, mais plus cher à solder.
Des centaines de millions d’euros que l’État doit à ses propres policiers
Quand on additionne tout, le tableau devient encore plus impressionnant. Au 31 décembre 2019, en comptant les heures supplémentaires classiques et les autres droits à repos accumulés, le compteur grimpait à 49,9 millions d’heures. La Cour des comptes a chiffré la charge financière totale de ce stock à 825,5 millions d’euros, soit près de 9 % de l’ensemble des dépenses de personnel de la police nationale.
Un rapport sénatorial sur le projet de loi de finances pour 2021 est venu confirmer l’ampleur du problème, avec un stock d’heures à apurer estimé à 24 millions d’heures fin 2019. Ces chiffres ne sont pas isolés au monde de la police. La Cour des comptes a également relevé 18,5 millions d’heures supplémentaires stockées à l’hôpital public et 6,2 millions dans la fonction publique territoriale, preuve que la dette en temps de travail touche plusieurs services publics essentiels.
Face à cette situation, des efforts ponctuels ont été engagés. En 2019, un plan exceptionnel de 44,2 millions d’euros a permis d’indemniser 3,5 millions d’heures, réservé aux agents dont le solde dépassait 160 heures au 30 septembre de cette même année. En 2020, une mesure nouvelle de 26,5 millions d’euros a été inscrite en loi de finances pour couvrir un flux annuel d’environ 2 millions d’heures, présenté comme le volume incompressible identifié par la Direction générale de la police nationale.
Trois millions d’heures par an : une dette qui ne cesse de grossir sans jamais être soldée
Le problème, c’est que les efforts consentis peinent à suivre le rythme de l’accumulation. Chaque année, ce sont environ trois millions d’heures supplémentaires qui viennent s’ajouter au stock existant. Les mesures d’indemnisation, même ponctuelles, ressemblent davantage à un rafistolage qu’à une véritable résorption de la dette.
Les données les plus récentes confirment cette tendance de fond. Dans son analyse de l’exécution budgétaire 2024, publiée en avril 2025, la Cour des comptes indique que 2,3 millions d’heures supplémentaires ont été rémunérées dans la police nationale, contre 3,9 millions en 2023. Une baisse qui pourrait sembler positive, mais qui cache en réalité une incapacité administrative : la police nationale n’a pas été en mesure de fournir le stock définitif d’heures restant à payer.
La Cour relie d’ailleurs cette diminution apparente au paiement, dès 2024, de 5,1 millions d’heures supplémentaires générées par l’organisation des Jeux olympiques et paralympiques. Un événement exceptionnel qui a mobilisé les forces de l’ordre bien au-delà de leur temps de travail habituel, et dont la facture a été en partie réglée dans l’urgence, sans pour autant résoudre le problème structurel qui perdure depuis des années.
Au fond, cette histoire d’heures supplémentaires ressemble à un prêt que personne ne rembourse vraiment. L’État emprunte le temps de ses policiers, promet de le restituer un jour sous forme de repos ou de salaire, puis repousse l’échéance année après année. Entre les rapports de la Cour des comptes, les référés et les analyses budgétaires, le constat reste le même : la dette existe, elle est documentée, chiffrée, mais elle continue de s’accumuler plus vite qu’elle ne se résorbe.


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