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En arrachant le lierre pour sauver leurs arbres, les jardiniers retirent littéralement aux abeilles la plante qui leur fournit 89 % du pollen d’automne

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On lui prête souvent de bien mauvaises intentions. Chaque automne, les mêmes images reviennent : un vieux chêne ou un platane disparaissant sous un épais manteau vert, et la conclusion qui s’impose immédiatement à l’esprit du promeneur, celle d’un arbre lentement étranglé par une plante parasite. Le lierre traîne cette réputation depuis des générations, au point que certains n’hésitent pas à l’arracher des troncs pour sauver, pensent-ils, leurs arbres. Pourtant, derrière cette image tenace se cache une réalité botanique et écologique beaucoup plus nuancée, et surtout beaucoup plus précieuse qu’on ne l’imagine. Car si le lierre ne nuit pas aux arbres qu’il escalade, il rend en revanche un service absolument crucial à toute une partie de la biodiversité, et en particulier aux abeilles, au moment où elles en ont le plus besoin.

À retenir

  • Le lierre s’accroche à l’écorce grâce à des crampons purement mécaniques, sans jamais puiser de sève ni nuire à l’arbre support.
  • En septembre et octobre, 89 % du pollen collecté par les abeilles provient du lierre, qui fleurit tardivement quand presque aucune autre plante mellifère n’est disponible.
  • Arracher le lierre prive donc les abeilles et plus de cent autres espèces d’insectes d’une ressource essentielle en nectar et pollen avant l’hiver.

Le lierre, ce grimpeur qu’on accuse à tort d’étrangler les arbres

Il suffit d’observer un tronc recouvert de lierre pour comprendre pourquoi la méfiance s’est installée. La plante grimpe parfois à des hauteurs impressionnantes, recouvrant l’écorce, s’enroulant autour des branches basses, donnant l’impression d’un véritable siège végétal. Dans l’imaginaire collectif, cette présence massive évoque fatalement une compétition, voire une forme de prédation, comme si l’arbre hôte finissait inévitablement par céder sous l’emprise de son envahissant colocataire. Cette croyance populaire, largement répandue en France comme ailleurs en Europe, a longtemps justifié des campagnes d’arrachage systématique dans les parcs, les jardins et même certaines forêts gérées.

Le problème, c’est que cette interprétation repose sur une confusion assez fondamentale entre ce que l’on voit et ce qui se passe réellement sur le plan biologique. Le lierre n’est pas une liane parasite comme le gui, qui lui puise véritablement des ressources dans la sève de son hôte. Il appartient à une catégorie bien différente de plantes grimpantes, celles qui utilisent le support d’un arbre uniquement pour se hisser vers la lumière, sans jamais exploiter ses réserves internes. Cette distinction, essentielle, change complètement la lecture qu’on peut faire de cette association végétale si familière dans nos paysages.

Des crampons qui s’accrochent à l’écorce sans jamais puiser la sève

Pour comprendre pourquoi le lierre n’étrangle pas les arbres, il faut s’intéresser à la manière dont il s’accroche. La plante développe de minuscules racines adventives, de véritables crampons, qui se fixent mécaniquement dans les anfractuosités de l’écorce. Contrairement à des racines classiques, ces structures n’ont aucune fonction d’absorption de nutriments ou d’eau depuis les tissus de l’arbre. Elles jouent un rôle exclusivement physique, comparable à celui des pointes qu’un alpiniste plante dans la roche pour progresser, sans jamais chercher à puiser quoi que ce soit dans la paroi elle-même.

Cette précision n’est pas anecdotique, elle constitue justement la clé qui permet de comprendre toute la suite de cette histoire. C’est d’ailleurs ce point précis qui ressort des travaux de Mihail Garbuzov et Francis Ratnieks, menés au Laboratory of Apiculture and Social Insects de l’Université du Sussex et publiés dans la revue Insect Conservation and Diversity sous le titre Ivy, an underappreciated key resource to flower-visiting insects in autumn. Leur étude rappelle que les crampons du lierre ne puisent rien dans la sève de l’arbre support, une mise au point scientifique qui change radicalement le regard que l’on peut porter sur cette plante grimpante omniprésente dans nos campagnes comme dans nos villes.

89 % du pollen de septembre-octobre provient d’une seule plante

Une fois cette idée reçue écartée, les chercheurs britanniques ont pu s’intéresser à ce que le lierre apporte réellement aux insectes pollinisateurs. Pour cela, ils ont installé des pièges à pollen sur six ruches réparties sur deux sites très différents, l’un en pleine zone urbaine à Brighton, l’autre en milieu plus rural, sur le campus même de l’Université du Sussex. Le résultat obtenu a de quoi surprendre, puisqu’en moyenne 89 % des pelotes de pollen collectées par les abeilles domestiques en automne provenaient du lierre, et ce, sans différence notable entre les ruches citadines et celles installées à la campagne.

Ce chiffre, confirmé par une étude de 2021 portant sur l’écologie de butinage et reprenant exactement ce taux de 89 % des pelotes de pollen collectées en septembre et en octobre, illustre à quel point cette plante grimpante occupe une place écrasante dans l’alimentation des colonies à cette période précise. Les observations de terrain ont également montré que le nectar était en réalité recherché encore plus activement que le pollen, puisque 80 % des abeilles observées sur les fleurs de lierre ne récoltaient que du nectar. Et ce nectar n’a rien d’anodin, puisqu’il se révèle particulièrement concentré, atteignant 49 % de son poids en sucre, une véritable réserve énergétique à portée d’ailes.

Une floraison tardive qui tombe au pire moment de l’année pour les colonies

Ce qui rend le lierre si précieux ne tient pas uniquement à la richesse de ses ressources, mais aussi et surtout à son calendrier de floraison. Alors que la grande majorité des plantes mellifères ont déjà terminé leur cycle à la fin de l’été, le lierre choisit justement cette période pour déployer ses petites fleurs discrètes en ombelles, à un moment où la concurrence florale s’est quasiment éteinte. C’est précisément cette abondance locale, à une saison où presque aucune autre espèce n’est en fleur, qui a conduit les chercheurs à qualifier le lierre d’espèce clé de voûte pour les pollinisateurs, un rôle écologique disproportionné par rapport à sa simple présence dans le paysage.

Les relevés menés sur les fleurs de lierre ont permis d’identifier plus de cent espèces d’insectes différentes venues s’y nourrir, qu’il s’agisse d’abeilles domestiques représentant 21 % des visiteurs, de bourdons, de syrphes, de papillons ou encore de guêpes communes, ces dernières représentant à elles seules 13 % des observations. Une espèce mérite une mention particulière, l’abeille solitaire du lierre, Colletes hederae, dont la biologie reste intimement liée à cette seule plante. Un suivi réalisé en 2019 sur le campus de l’Université du Sussex et dans le village voisin de Falmer a d’ailleurs montré qu’elle représentait désormais 26 % des insectes observés sur les fleurs de lierre, devenant ainsi l’insecte le plus abondant sur cette ressource automnale.

Arracher le lierre, le geste qui prive les abeilles de leur dernière réserve avant l’hiver

À la lumière de ces données, le réflexe consistant à arracher systématiquement le lierre des troncs d’arbres apparaît sous un jour nettement moins anodin. Ce geste, souvent motivé par une volonté louable de protéger la végétation, revient en réalité à supprimer l’une des dernières sources d’alimentation disponibles pour les colonies d’abeilles avant l’arrivée du froid. À une période où les réserves de miel et de pollen conditionnent directement la survie hivernale d’une ruche, priver les butineuses de cette ressource revient à fragiliser des colonies entières au moment le plus critique de leur cycle annuel.

Une étude plus récente, menée par Harris et ses collègues en 2023 et publiée dans la revue Ecological Entomology, confirme ce rôle central de l’Hedera helix comme principale source de nectar et de pollen en automne. Elle révèle toutefois un élément intéressant : près de la moitié du pollen et du nectar produit par le lierre reste finalement non collectée par les insectes, signe d’un certain déséquilibre entre une offre florale abondante et une demande de pollinisateurs qui, elle, continue de décliner. Ce constat invite à relativiser l’idée d’une ressource illimitée et rappelle plutôt la fragilité globale des populations d’insectes butineurs, même face à une plante aussi généreuse.

Difficile, après la lecture de ces travaux, de regarder encore le lierre grimpant sur un vieux chêne avec la même méfiance qu’auparavant. Loin d’étouffer son hôte, cette plante grimpante lui offre simplement un support, tout en déployant à l’automne un véritable festin pour des dizaines d’espèces d’insectes en quête de nourriture avant l’hiver. La prochaine fois que vous croiserez un tronc enveloppé de ce feuillage persistant, peut-être vaudra-t-il mieux y voir non pas une menace pour l’arbre, mais un petit écosystème discret, essentiel à la survie de nos abeilles et de bien d’autres pollinisateurs.

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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