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En laissant partir le blé irlandais sous escorte militaire de 1845 à 1852, Londres a littéralement transformé une maladie de la pomme de terre en 1 million de morts

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On répète souvent que l’Irlande du milieu du XIXe siècle est morte de faim parce qu’il n’y avait plus rien à manger. L’image est solidement ancrée : un champignon aurait ravagé les pommes de terre, la terre serait devenue stérile, et un peuple entier se serait éteint faute de récoltes. Sauf que cette version, aussi commode soit-elle, occulte l’essentiel. Car pendant que des centaines de milliers de paysans s’effondraient sur les routes, des navires chargés de blé, de bœuf et de beurre quittaient les ports irlandais en direction de l’Angleterre. Et ces convois n’étaient pas discrets : ils partaient sous escorte militaire, protégés par des soldats en armes. Voilà toute l’ampleur d’un drame que l’on présente encore trop souvent comme une simple fatalité biologique, alors qu’il s’agit, en grande partie, d’une catastrophe façonnée par la main de l’homme.

Une famine qui n’était pas une pénurie : le paradoxe irlandais

Le mot « famine » évoque instinctivement une terre vide, incapable de nourrir ses habitants. Or l’Irlande de cette période produisait largement de quoi nourrir sa population. Céréales, bétail, produits laitiers : les campagnes regorgeaient de denrées. Le problème n’était donc pas la quantité disponible, mais le fait que ces richesses ne revenaient pas à ceux qui les cultivaient. Elles appartenaient aux grands propriétaires, souvent anglais, qui les vendaient sur les marchés britanniques où les prix étaient plus attractifs.

Sur presque toute la durée de la crise, l’île est demeurée exportatrice nette de nourriture. On estime qu’une valeur moyenne de 100 000 livres sterling de denrées quittait le pays chaque mois. En clair : la nourriture existait, elle traversait même les régions où les gens mouraient de faim, mais elle prenait la direction des ports pour être embarquée. C’est ce paradoxe glaçant qui distingue cet épisode d’une simple disette. La terre irlandaise nourrissait tout le monde, sauf les Irlandais.

Le mildiou, déclencheur biologique d’une catastrophe politique

Tout commence par un ennemi microscopique. Le mildiou de la pomme de terre, une maladie qui fait pourrir les tubercules dans le sol comme dans les caves, ravage les récoltes à partir de 1845. Or la pomme de terre n’était pas un aliment parmi d’autres pour l’Irlande : elle constituait la base alimentaire de près de trois millions de paysans pauvres. Bon marché, nourrissante, facile à cultiver sur de petites parcelles, elle formait le socle de survie des plus démunis. Sa disparition brutale équivalait, pour eux, à voir s’évaporer leur unique garde-manger.

Mais une maladie végétale ne transforme pas mécaniquement une population en cimetière. Le mildiou a été l’étincelle, pas l’incendie. La différence entre une mauvaise récolte et un million de morts s’est jouée ailleurs : dans les décisions humaines, économiques et administratives qui ont suivi. Autrement dit, la nature a frappé, mais ce sont les choix politiques qui ont décidé de l’ampleur du massacre.

Ces convois de blé qui partaient sous la protection des baïonnettes

C’est ici que le récit bascule de la tragédie naturelle vers le scandale. Alors que les campagnes se vidaient, des milliers de navires continuaient de quitter l’île chargés de nourriture. Depuis les régions les plus durement frappées, comme Ballina, Bantry, Dingle, Limerick, Sligo ou Westport, les cargaisons étaient acheminées sous escorte militaire vers les ports anglais de Bristol, Glasgow, Liverpool et Londres. Des régiments gardaient les entrepôts et les quais pour garantir aux propriétaires absents et aux spéculateurs leurs profits.

Les chiffres donnent le vertige. Les exportations de bétail ont même augmenté pendant la crise : plus de trois millions d’animaux vivants ont quitté l’île sur quelques années, davantage que le nombre d’êtres humains contraints à l’exil. Le beurre, lui aussi, partait par dizaines de milliers de tonnelets vers l’Angleterre. Le contraste est insoutenable : d’un côté des paysans agonisant sur le bord des chemins, de l’autre des soldats montant la garde autour de la nourriture qui aurait pu les sauver.

Comment le dogme du libre-échange a scellé le sort d’un million d’âmes

Pourquoi Londres n’a-t-il pas simplement fermé les ports ? La réponse tient en une idéologie : le libre-échange. Le gouvernement britannique a fait le choix délibéré de ne pas intervenir sur le marché, refusant à la fois d’arrêter les exportations et de contrôler les prix. Nourrir les Irlandais devait, selon cette doctrine, rester l’affaire des lois de l’offre et de la demande. Un pari mortel, quand ceux qui ont faim n’ont pas un sou pour acheter.

Le comble, c’est que cette rigidité n’avait rien d’inévitable. Lors d’une famine antérieure, dans les années 1780, les ports irlandais avaient été fermés pour conserver la nourriture sur place, ce qui avait immédiatement fait baisser les prix. La solution existait, elle avait déjà fonctionné. Pire encore : la décision de réduire drastiquement les aides à mi-parcours de la crise, pour faire peser le coût des secours sur les contribuables irlandais plutôt que sur le Trésor impérial, a directement aggravé la mortalité de masse. Le dogme a triomphé, la population a payé.

L’héritage d’une plaie ouverte : ce que 1845 nous apprend encore

Le bilan est effroyable : environ un million de morts, auxquels s’ajoute une vague d’émigration massive qui a durablement vidé l’île. Des générations plus tard, la démographie irlandaise n’avait toujours pas retrouvé ses niveaux d’avant la crise. Cette blessure reste inscrite dans la mémoire collective, et l’on comprend pourquoi elle a nourri, pendant des décennies, une profonde amertume à l’égard de la couronne britannique.

Ce que cet épisode enseigne dépasse largement le cadre historique. Il rappelle qu’une catastrophe naturelle n’est jamais entièrement naturelle : ce sont les structures politiques, économiques et sociales qui décident si un accident climatique ou biologique se transforme en hécatombe. Le mildiou a détruit des récoltes ; c’est le refus d’agir qui a tué des hommes. Aujourd’hui encore, alors que le monde produit assez pour nourrir chacun de ses habitants, des populations continuent de manquer de tout. La question posée par l’Irlande d’hier n’a donc rien perdu de son actualité : et si les famines n’étaient jamais un manque de nourriture, mais toujours un manque de volonté ?

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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