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En lâchant des lapins aux Kerguelen en 1874 pour nourrir de futurs naufragés, des marins britanniques ont littéralement condamné ce qui protégeait leurs successeurs du scorbut

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Imaginez un naufragé du XIXe siècle échoué sur les rivages balayés par les vents de l’archipel des Kerguelen. Épuisé, les gencives gonflées par le scorbut, il sait qu’une plante rase et amère pousse quelque part sur ces terres hostiles et qu’elle peut lui sauver la vie. Aujourd’hui, ce même naufragé chercherait en vain : la plante a quasiment disparu, remplacée par des landes uniformes où grouillent des milliers de lapins. Ce paradoxe n’est pas une fiction, c’est le résultat d’une décision prise en 1874 par des marins britanniques qui voulaient, avec les meilleures intentions du monde, préparer un garde-manger pour les futurs naufrages. Sans le savoir, ils ont signé l’arrêt de mort de la seule plante capable de les sauver du scorbut.

À retenir

  • En 1874, des marins britanniques ont introduit des lapins aux Kerguelen pour nourrir d'éventuels naufragés, sans prédateurs pour limiter leur prolifération.
  • Ces lapins ont dévoré le chou de Kerguelen, une plante riche en vitamine C qui protégeait les naufragés du scorbut, la faisant quasiment disparaître.
  • Cette prolifération a aussi favorisé l'érosion des sols et bouleversé tout l'écosystème local, poussant les scientifiques à mener des opérations d'éradication comme sur l'île Verte.

Un cadeau empoisonné pour les naufragés de demain

À la fin du XIXe siècle, les navigateurs qui sillonnaient les mers australes savaient que ces eaux glaciales et ces côtes désolées représentaient un piège mortel en cas de naufrage. Par précaution, l’idée germe alors d’introduire des animaux capables de se reproduire rapidement et de fournir une source de nourriture accessible aux marins échoués. Le lapin, prolifique et facile à chasser, semble être la solution idéale. Personne, à l’époque, n’imagine que cet acte de prévoyance allait déclencher une réaction en chaîne dévastatrice pour tout un écosystème insulaire, resté isolé pendant des millions d’années et totalement dépourvu de défenses face à un herbivore aussi vorace.

Sans prédateur naturel et dans un environnement où la végétation n’avait jamais eu à se protéger du broutage, les lapins se sont multipliés à une vitesse fulgurante. En quelques décennies à peine, ils ont colonisé l’essentiel de l’archipel, transformant durablement le visage de ces terres subantarctiques.

Le chou qui sauvait des vies, dévoré en silence

Le Pringlea antiscorbutica, plus connu sous le nom de chou de Kerguelen, avait été inventorié dès 1776 par le chirurgien William Anderson lors de l’expédition de James Cook. Cette plante endémique des îles subantarctiques de l’océan Indien, que l’on retrouve aussi à Heard, Crozet ou Marion, possède une teneur en vitamine C comparable à celle des choux de Bruxelles ou du persil. Malgré son amertume prononcée, elle a probablement sauvé la vie de nombreux marins victimes du scorbut, cette maladie redoutée qui décimait les équipages lors des longues traversées.

Mais cette crucifère à la croissance extrêmement lente n’avait jamais coévolué avec un herbivore terrestre. Elle ne possédait donc aucun mécanisme de défense contre le broutage intensif des lapins. Le résultat ne s’est pas fait attendre : là où les rongeurs pullulent, le chou de Kerguelen a quasiment disparu. Ses populations denses et en bonne santé ne subsistent plus que sur des îlots satellites comme l’île Mayes ou l’île Howe, restés vierges de toute présence de lapins, ou sur des falaises si abruptes qu’elles demeurent inaccessibles même aux animaux les plus agiles.

Des ronces vivantes contre des dents voraces

La disparition progressive du chou de Kerguelen n’est que la partie visible d’un bouleversement bien plus vaste. L’azorelle, une autre plante emblématique de l’archipel, a subi le même sort, réduisant considérablement la diversité végétale des communautés locales. Ce vide écologique a ouvert la voie à l’Acaena magellanica, une rosacée dotée d’une capacité colonisatrice redoutable, qui occupe désormais de vastes surfaces sous forme de landes monospécifiques, un paysage bien plus pauvre que la mosaïque végétale d’origine.

En détruisant le couvert végétal, les lapins ont également laissé les sols à nu, favorisant une érosion massive sous l’effet des vents violents et des pluies incessantes qui caractérisent la région. Les conséquences se sont propagées jusqu’au monde animal : les sites de reproduction de certains pétrels se sont dégradés, tandis que la population de chats, issue de deux individus introduits en 1956, a pu prospérer en se nourrissant en partie de ces lapins devenus proies faciles. Une chaîne de dominos écologique, où chaque maillon fragilisé entraîne le suivant.

Ce que les Kerguelen racontent sur nos erreurs écologiques

Face à ce constat, des tentatives de restauration écologique ont vu le jour, notamment sur l’île Verte de l’archipel, où l’éradication des lapins a permis d’observer un début de reconquête végétale. Ces opérations, minutieuses et coûteuses, illustrent à quel point il est plus simple d’introduire une espèce que de réparer les dégâts qu’elle engendre des décennies plus tard.

Le chou de Kerguelen, autrefois cueilli sans retenue pour ses vertus antiscorbutiques, est aujourd’hui une espèce protégée dont la consommation est strictement interdite. Ce renversement de statut, d’une ressource vitale à une plante menacée nécessitant une protection réglementaire, résume à lui seul l’histoire de cet archipel. En ce moment encore, alors que les scientifiques poursuivent leurs efforts de restauration dans ces terres australes isolées, l’exemple des Kerguelen continue d’alimenter la réflexion sur les conséquences parfois insoupçonnées de nos interventions dans des écosystèmes fragiles.

De cette histoire naît une question qui dépasse largement le cadre de ces îles perdues au bout du monde : combien d’autres décisions, prises aujourd’hui avec les meilleures intentions, réservent-elles des surprises tout aussi cruelles aux générations futures ?

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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