Neuf mois. C’est le temps qu’il a fallu à des équipes venues du monde entier pour éteindre le dernier brasier allumé par l’armée irakienne dans le désert koweïtien. En se retirant du Koweït en 1991, les troupes de Saddam Hussein ont incendié près de sept cents puits de pétrole, transformant une région réputée pour sa chaleur écrasante en un paysage plongé dans une pénombre glaciale. Le ciel s’est assombri à un point tel que la température diurne a littéralement chuté en plein désert, un phénomène presque inimaginable sous ces latitudes.
À retenir
- Pourquoi allumer des centaines de puits de pétrole peut refroidir le désert au lieu de le réchauffer ?
- Comment la présence de sel dans le brut koweïtien a modifié les prévisions climatiques apocalyptiques des scientifiques
- Quelles techniques extrêmes ont permis d’éteindre 700 incendies pétroliers en moins d’une année
Sommaire
- Une politique de la terre brûlée à l’échelle industrielle
- Quand la fumée fait chuter le thermomètre
- Neuf mois de course contre le feu
Une politique de la terre brûlée à l’échelle industrielle
Le geste n’avait rien d’accidentel. Face à l’avancée des forces de la coalition menée par les États-Unis, l’armée irakienne a appliqué une stratégie de sabotage systématique avant de quitter le territoire koweïtien. L’armée irakienne a mis le feu à plusieurs centaines de puits de pétrole, ainsi qu’à un nombre indéterminé de zones basses remplies de pétrole, comme des lacs de pétrole et des tranchées d’incendie, dans le cadre d’une politique de la terre brûlée. Le calcul était limpide : priver le Koweït de sa principale richesse économique tout en gênant l’activité militaire adverse, la fumée épaisse rendant l’observation aérienne quasiment impossible.
Le résultat dépasse largement le cadre d’un simple acte de guerre. Autour des puits en feu se sont formés d’immenses lacs de brut, du pétrole jaillissant sans plus jamais s’enflammer complètement, s’accumulant à même le sable. Ces mares noires, aussi vastes qu’inattendues dans un environnement désertique, ont fini par s’infiltrer dans le sol et par asphyxier la faune locale sur des kilomètres.
Quand la fumée fait chuter le thermomètre
Le mécanisme physique derrière ce refroidissement est presque paradoxal. D’ordinaire, plus on incendie de matière, plus il fait chaud. Mais ici, les centaines de panaches combinés ont fini par former un voile si dense qu’il a bloqué une part considérable du rayonnement solaire censé chauffer le sable. Les fumées étaient certes moins noires de suie qu’on ne s’y attendait, mais moins d’un pour cent de la lumière parvenait à les traverser. Sous ce couvercle opaque, la journée ressemblait par endroits à un crépuscule permanent.
Des scientifiques de plusieurs institutions internationales se sont d’ailleurs déplacés sur zone pour mesurer l’ampleur du phénomène, tant l’inquiétude était grande à l’époque. La National Science Foundation et la Defense Nuclear Agency avaient dépêché une équipe de scientifiques au Koweït afin d’étudier la situation. Certains redoutaient carrément une perturbation climatique régionale durable, une sorte d’hiver artificiel provoqué par la suie. La réalité s’est révélée moins spectaculaire que les pires scénarios, mais le refroidissement local en plein désert, lui, était bien réel et parfaitement mesurable au sol.
Un détail curieux explique en partie pourquoi la catastrophe annoncée ne s’est pas totalement matérialisée. La présence d’eau de mer dans le pétrole koweïtien, chargée en chlorure de sodium et en chlorure de calcium, a eu un effet blanchissant sur les fumées. Résultat : les particules sont restées plus basses dans l’atmosphère qu’on ne le craignait, limitant leur dispersion à très grande échelle tout en maintenant un effet d’ombrage intense juste au-dessus du sol koweïtien.
Neuf mois de course contre le feu
Éteindre sept cents incendies de puits n’a rien d’une opération de pompiers classique. Le pétrole brut jaillissant sous pression alimente des flammes qui peuvent atteindre des hauteurs impressionnantes, et chaque puits représente un chantier à part entière, nécessitant souvent des explosifs pour couper l’arrivée de carburant avant de pouvoir capuchonner la tête de puits. Des sociétés spécialisées venues de plusieurs pays, notamment américaines et canadiennes, ont convergé vers le Koweït dès le printemps 1991 pour se répartir le travail puits par puits.
Les techniques employées relevaient parfois du bricolage à haute technologie : jets d’eau de mer pompée en masse, canons refroidissant les têtes de puits avant leur obturation, ou encore souffle d’air comprimé pour couper l’oxygène à la flamme. Certaines équipes rivalisaient même de rapidité, transformant l’extinction en une sorte de compétition informelle entre entreprises venues des quatre coins du globe.
Le dernier puits a finalement été maîtrisé le 6 novembre 1991, marquant la fin d’une bataille qui aura duré environ neuf mois. La cérémonie organisée pour l’occasion avait valeur de symbole : après des mois de ciel noir et de sable souillé, remettre la main sur ce dernier geyser de flammes signifiait, pour tout un pays, tourner enfin la page d’une occupation destructrice.
Ce qui frappe, avec le recul, c’est la vitesse de la remise en état comparée à l’ampleur du désastre initial. Des estimations évoquaient au départ plusieurs années de travail avant de pouvoir espérer éteindre l’ensemble des foyers. Le désert koweïtien a fini par retrouver son ciel bleu bien avant ces prévisions les plus pessimistes, même si les lacs de pétrole formés durant ces mois de chaos ont laissé des cicatrices visibles dans le paysage pendant des années après l’extinction du dernier brasier.
Sources : etudier.com | ncbi.nlm.nih.gov | image-ppubs.uspto.gov


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