Produire de l’électricité verte devrait, en théorie, rapporter de l’argent à la collectivité. Dans les faits, c’est parfois l’inverse qui s’est produit en France, et la facture est salée. Un rapport de la Cour des comptes, publié au printemps dernier, vient de disséquer le système de soutien public aux énergies renouvelables, révélant un mécanisme aussi coûteux qu’imprévisible. Entre promesses de transition énergétique et dérapages budgétaires, l’institution de la rue Cambon dresse un constat qui mérite qu’on s’y attarde.
À retenir
- Entre 2016 et 2024, le soutien public aux énergies renouvelables a coûté 26,3 milliards d'euros à l'État français, soit 2,9 milliards d'euros par an en moyenne.
- Les tarifs de rachat garantis sur vingt ans font que certains producteurs continuent d'être rémunérés même lors d'épisodes de prix négatifs, aggravant ces dérèglements du marché.
- La Cour des comptes dénonce des risques de sur-rémunération et un manque d'adaptation des aides à la baisse des coûts de production, tout en reconnaissant que la part des renouvelables dans le mix électrique est passée de 18 % en 2016 à 27 % en 2024.
26,3 milliards d’euros : la facture cachée des renouvelables français
Le chiffre donne le vertige. Selon la Cour des comptes, les contrats de soutien à la production d’électricité renouvelable et de biométhane ont coûté à l’État français 26,3 milliards d’euros entre 2016 et 2024. Ramené à l’échelle annuelle, cela représente tout de même un coût moyen de 2,9 milliards d’euros chaque année, une somme colossale qui pèse en dernier ressort sur les finances publiques. Une somme qui, pourtant, ne raconte qu’une partie de l’histoire.
Car derrière ce total cumulé se cache une réalité bien plus mouvante. La Cour souligne en effet que cette dépense peut varier fortement d’une année sur l’autre, au gré des soubresauts des prix de marché de l’énergie. Ce n’est donc pas une charge fixe et prévisible comme pourrait l’être un budget classique, mais plutôt un poste qui oscille dangereusement selon la conjoncture énergétique mondiale.
Des tarifs garantis pendant vingt ans, quel que soit le prix du marché
Pour comprendre cette volatilité, il faut regarder sous le capot du dispositif. Le principe est simple, presque naïf sur le papier : l’État garantit aux producteurs d’énergie renouvelable un tarif de rachat fixé pour une durée d’environ vingt ans. Si le prix du marché est plus bas que ce tarif garanti, l’État compense la différence. Ce mécanisme peut cependant aussi jouer en sens inverse lorsque les prix de marché s’envolent, comme l’illustrent les charges devenues négatives certaines années.
Ce mécanisme a produit des situations pour le moins paradoxales. En 2022, puis surtout en 2023, les charges de service public de l’énergie sont devenues négatives, avec un montant de -3,12 milliards d’euros rien que pour 2023. Autrement dit, lors de la flambée des prix de l’énergie consécutive à la crise énergétique, l’État a perçu des recettes nettes de 4,83 milliards d’euros sur cette période. Mais le vent a rapidement tourné : dès 2024, l’État a de nouveau déboursé 3,9 milliards d’euros, et la Cour des comptes anticipe une ardoise de 7,3 milliards d’euros pour 2025. De quoi donner le tournis à n’importe quel gestionnaire de finances publiques.
Quand produire de l’électricité verte fait perdre de l’argent au réseau
Là où le système révèle toute son absurdité, c’est lors des épisodes de prix négatifs sur le marché de l’électricité. Ces moments surviennent lorsque la production dépasse la demande sur le réseau. Dans un marché classique, un tel excédent devrait inciter les producteurs à réduire leur activité. Mais avec un tarif garanti sur vingt ans, l’équation change complètement : le producteur continue d’être rémunéré au tarif fixé, indépendamment de ce qui se passe réellement sur le réseau.
Résultat, certains producteurs n’ont aucune incitation économique à couper leurs installations lorsque les prix plongent sous zéro, puisque leur rémunération reste assurée par le mécanisme de compensation. Ce fonctionnement contribue mécaniquement à aggraver les épisodes de prix négatifs, un phénomène que certains observateurs du secteur préfèrent d’ailleurs qualifier de problème de flexibilité du réseau plutôt que de défaut intrinsèque aux renouvelables eux-mêmes. Reste que le dispositif de soutien, tel qu’il a été conçu, ne fait rien pour corriger cette dérive.
Sur-rémunération, concurrence trop faible : ce que pointe la Cour des comptes
Au-delà de la question des prix négatifs, la Cour des comptes pointe des faiblesses structurelles dans la conception même des dispositifs de soutien. Elle évoque des risques de sur-rémunération et des effets d’aubaine, liés selon elle à une connaissance encore insuffisante de l’économie réelle des filières concernées. Autrement dit, les pouvoirs publics auraient parfois fixé des tarifs trop généreux, faute d’une évaluation suffisamment fine des coûts de production.
Le rapport souligne également un manque criant d’adaptation aux évolutions du marché : les aides ont souvent été maintenues à un niveau élevé alors même que les coûts de production des énergies renouvelables baissaient de manière significative au fil des années. Un décalage qui a pu favoriser une concurrence insuffisante lors de certains appels d’offres, permettant à des tarifs élevés de perdurer sans réelle justification économique. Sans détour, la Cour des comptes qualifie ces dispositifs de coûteux, inégalitaires et imprévisibles, une formule qui résume bien l’ampleur des dysfonctionnements identifiés.
Il serait pourtant injuste de réduire ce rapport à un simple réquisitoire. La production d’électricité renouvelable a bel et bien progressé de façon spectaculaire, passant de 100 TWh en 2016, soit 18 % de la production nationale, à 150 TWh en 2024, représentant désormais 27 % de l’électricité produite en France. Le soutien public a donc bien rempli une partie de sa mission initiale, celle d’accélérer le déploiement des filières vertes.
Reste que l’équation coût-efficacité mérite désormais d’être repensée. Entre un mécanisme qui a permis de tripler quasiment la part des renouvelables dans le mix électrique français et des milliards d’euros parfois dépensés sans réelle contrepartie pour le réseau, la marge de progression semble encore large. À l’heure où la neutralité carbone reste un objectif affiché pour 2050, la question n’est plus de savoir s’il faut soutenir les renouvelables, mais comment le faire sans reproduire les mêmes travers budgétaires.


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