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En glissant un ordinateur de cuisine dans son catalogue de Noël 1969, un grand magasin texan a littéralement proposé aux ménagères un appareil qu’aucune n’aurait jamais su utiliser

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Imaginez la scène : on vous offre la cuisine du futur, rouge et blanche, prête à trôner fièrement entre le plan de travail et le frigo. Sauf qu’il est strictement impossible d’y lire, ni même d’y écrire, la moindre recette. Pas de panne, pas de bug, pas de notice traduite à la va-vite depuis le japonais. Non, le problème est bien plus fondamental que cela : l’appareil en question n’a tout simplement jamais été conçu pour ce que l’on croyait acheter. Bienvenue dans l’histoire méconnue du Honeywell Kitchen Computer, un objet qui, en 1969, a incarné à la fois le rêve et le ridicule de la modernité domestique.

À retenir

  • Le Kitchen Computer était en réalité un Honeywell 316, un mini-ordinateur professionnel repeint, sans écran ni clavier, où les recettes devaient être saisies en binaire via des interrupteurs.
  • Le prix de 10 600 dollars incluait la machine, un livre de recettes, un tablier et un cours de programmation obligatoire de deux semaines, mais aucun exemplaire n’a été vendu sous cette forme grand public.
  • Le Honeywell 316 était un descendant du 516, le mini-ordinateur ayant fait fonctionner le premier nœud de l’ARPANET, ancêtre d’Internet.

Un piédestal rouge et blanc qui n’a rien d’un ordinateur de cuisine

Tout commence dans le fameux catalogue de Noël de Neiman Marcus, ce grand magasin américain qui, chaque fin d’année, aimait glisser parmi ses pages des cadeaux aussi extravagants qu’inutiles. En 1969, l’objet mis en couverture n’est autre que ce fameux ordinateur de cuisine, présenté comme le nec plus ultra pour toute maîtresse de maison souhaitant organiser ses recettes. Sous son habillage futuriste, avec sa forme trapézoïdale et sa planche à découper intégrée, se cache en réalité un mini-ordinateur professionnel tout ce qu’il y a de plus standard : le Honeywell 316. Un modèle habituellement destiné aux entreprises et aux laboratoires, que l’on a simplement repeint et posé sur un piédestal pour lui donner des allures de gadget familial.

La console affichait fièrement des interrupteurs et des voyants lumineux binaires, comme on pouvait en voir sur les grosses machines de l’époque. Rien, absolument rien, ne rappelait un appareil électroménager. On était davantage face à un tableau de bord d’aéronef qu’à un compagnon de cuisine.

Coder sa recette de tarte en binaire : le calvaire caché derrière les voyants lumineux

Voici le nœud du problème, celui qui donne tout son sel à cette histoire : l’appareil ne possédait ni écran ni clavier. Aucune interface permettant de taper du texte, aucun affichage capable de restituer une liste d’ingrédients. Pour entrer une recette, il fallait littéralement coder en binaire, en actionnant un par un les interrupteurs présents sur la façade, puis interpréter le résultat via une série de voyants lumineux clignotants. Autant dire que consulter la recette d’une simple tarte relevait davantage de l’exploit informatique que du geste culinaire du quotidien.

L’engin pesait par ailleurs plus de 45 kilogrammes et fonctionnait grâce à une mémoire magnétique de seulement 4 Ko, extensible à 16 Ko. De quoi stocker, dans le meilleur des cas, quelques recettes préprogrammées, mais rien qui ressemble à une utilisation fluide et spontanée. C’est d’ailleurs bien pour cette raison que le prix de vente incluait un cours de programmation obligatoire de deux semaines. Sans cette formation, la machine restait totalement hermétique, un peu comme si l’on offrait un four dont le mode d’emploi tenait en un traité d’ingénierie électronique.

10 600 dollars pour ne jamais lire une seule recette : le prix du ridicule assumé

Le prix affiché dans le catalogue donne le vertige : 10 600 dollars, soit l’équivalent aujourd’hui d’environ 86 000 à 88 000 dollars, une somme comparable à celle de plusieurs voitures neuves de l’époque. Ce tarif comprenait :

  • l’ordinateur lui-même, monté sur son piédestal
  • un livre de recettes
  • un tablier assorti
  • un cours de programmation de deux semaines

Sans surprise, selon plusieurs sources historiques, aucun exemplaire n’a jamais été vendu sous cette forme grand public. Certaines analyses précisent tout de même que quelques Honeywell 316 nus, sans l’habillage Kitchen Computer, ont trouvé preneur auprès d’ingénieurs, mais jamais dans le cadre de cette offre destinée aux foyers. Un flop retentissant, mais un flop terriblement révélateur de l’écart abyssal qui pouvait exister, à la fin des années soixante, entre les promesses marketing et la réalité technique des machines.

De l’échec commercial au symbole culte : ce que cet ordinateur raconte de notre rapport à la technologie

Ce qui rend cette histoire particulièrement savoureuse, c’est le pedigree discret de la machine cachée sous ce déguisement domestique. Le Honeywell 316 est en effet un descendant direct du 516, ce même mini-ordinateur qui a fait fonctionner le tout premier nœud de l’ARPANET, l’ancêtre direct d’Internet. Autrement dit, la même famille de processeurs qui allait bientôt révolutionner les communications mondiales s’est retrouvée, l’espace d’un catalogue de Noël, déguisée en accessoire de cuisine pour ménagère américaine.

Cet épisode est aujourd’hui régulièrement cité comme l’un des plus beaux ratés de l’histoire de l’informatique commerciale. Il illustre à merveille cette tentation, encore bien présente de nos jours, de vouloir domestiquer la technologie avant même qu’elle ne soit prête à l’être. Chaque automne, alors que les catalogues et les publicités recommencent à vanter les objets connectés les plus improbables pour les fêtes à venir, le souvenir du Kitchen Computer résonne comme un rappel amusé : l’innovation la plus spectaculaire sur le papier ne vaut rien si elle oublie l’usage le plus basique auquel elle était censée répondre.

De ce projet mort-né, il ne reste finalement qu’une poignée de photographies d’archives et une anecdote que les passionnés d’histoire technologique se plaisent à ressortir. Reste une question qui, plus de cinquante ans après, garde toute sa pertinence : combien d’objets connectés vendus aujourd’hui comme révolutionnaires finiront, eux aussi, oubliés au fond d’un placard, victimes du même écart entre la promesse et l’usage réel ?

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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